« Réelle », Guillaume Sire : « Ah si j’étais star… » ou l’anthropologie sociale et médiatique

Johanna est une jeune fille de province comme il en existe tant d’autres : guère d’affinités avec le système scolaire, un physique avantageux sur lequel compter pour gagner en popularité plutôt qu’en crédibilité intellectuelle et enfin une nette tendance aux amusements divers et variés. Mais surtout, Johanna est une jeune fille biberonnée à la télévision, allumée quasiment non-stop, et qui se nourrit des magasines people que sa grand-mère et sa mère épluchent chaque semaine. Autant de miroirs aux alouettes d’une réalité désirable qui n’est pas la sienne, certes féconde en rêves mais a priori hors d’atteinte.

« – Les garçons te mangeront dans la main…

Elle marqua une pause de tragédienne.

– Les garçons te mangeront dans la main s’ils t’admirent.

Johanna pensait qu’il suffisait d’être jolie.

– Mamie, que dois-je faire ?

– Qui admires-tu ?

– Les chanteuses, les actrices…

– Pourquoi ?

– Eh bien, parce qu’elles chantent, parce qu’elles jouent dans des films, on leur demande des autographes, elles passent à la télévision.

Une voix dans la tête de Johanna répéta quatre ou cinq fois : « Elles passent à la télévision. »

– Et elles ont de l’argent, ajouta la grand-mère, c’est surtout pour cette raison. » (p.40)

Réelle.jpg

Cela n’empêche pas Johanna de croire et d’espérer : croire que le plus beau garçon du lycée est amoureux d’elle alors qu’il se contente d’assouvir bestialement et sans honte ses désirs sexuels ; croire qu’un jour elle rencontrera Ophélie Winter ; croire que faire comme les stars c’est être un peu comme elles… Une réalité pétrie de convictions et d’illusions, alors que tout dans sa vie tend à lui faire comprendre son insignifiance.

Mais le rêve est peut-être à portée de main le jour où un casting a lieu dans le cadre du télé-crochet « Graines de star ». Seulement, ce n’est pas cette opportunité qui va décider du sort de Johanna. Elle va devoir attendre les années 2000 et écumer les petits jobs mal payés et ingrats en supermarché ou chez MacDo avant qu’on ne lui propose d’intégrer pour trois mois un loft avec des caméras qui filment non-stop. Johanna n’a rien à perdre : c’est sans doute là une occasion rêvée d’imposer son image à la France.

« Elle n’allait tout de même pas retourner travailler au McDonald’s ! C’était maintenant que sa vie commençait. Elle avait toujours su que cela arriverait. »(p.153)

Big Brother ne la déçoit pas : elle devient en effet une star sans avoir rien fait pour le devenir, sinon vivre sous l’œil des caméras. Accessoirement, elle trouve l’amour avec Édouard, rejeton d’une aristocratique famille lui aussi dans le jeu.

Johanna a-t-elle réussi son ascension sociale ? A-t-elle acquis la légitimité pour évoluer dans ce nouveau mode tandis que ses parents végètent dans leur vie étriquée et que ses amis s’empêtrent en tombant de mal en pis ? Johanna peut-elle décemment prétendre échapper au déterminisme social qui la cantonne dans ses goûts et dans ses choix à être une « beauf » ? Est-elle victime de sa naissance ou de ses rêves ?


Réelle est un roman assez extraordinaire que j’ai dévoré en quelques heures. Ses qualités sont nombreuses.

En premier lieu, Guillaume Sire se fait anthropologue littéraire de la classe moyenne française des années 90 – 2000 avec quelques incursions chez les plus modestes. Ainsi, on se prend à sourire du passé cégétiste de Mamie ou de se mordre la lèvre lorsque l’on comprend que Jennifer, la meilleure amie de Johanna, enchaîne les coups d’un soir derrière la benne à ordures d’un supermarché puis devient mère célibataire à l’avenir fermé. L’auteur excelle dans l’art de souligner les petits détails qui révèlent immédiatement au lecteur ce qui cantonne telle ou telle personne dans son milieu social. Notons qu’à aucun moment Guillaume Sire ne fait de la situation sociale de ses personnages un cliché. Il demeure avant tout beaucoup de pudeur et une naïveté déconcertante de ces petites gens à se contenter de leurs plaisirs modestes sans le prisme d’une quelconque critique sociale. Ainsi, on retrouve tout du long du roman le leitmotiv de la « beauf » attitude : spectre redouté tant par les bourgeois du roman que par Johanna elle-même, à demi-consciente d’alimenter cette catégorie.

Ensuite, Guillaume Sire propose une réflexion nourrie et quelque peu critique de la télé-réalité, notamment à ses débuts avec le programme « Loft Story », qui à l’époque avait fait scandale et avait été qualifié de télé-poubelle. Critique aussi de certains talk-show de début de soirée avec par exemple un animateur mégalomane entouré de chroniqueurs, n’hésitant pas à recourir à l’humiliation pourvu que les audiences touchent le plafond (« toute ressemblance avec des personnes… »). Qu’il a été bon de lire une telle critique qui souligne les dérives d’une surexposition personnelle dans ce genre de programme ! Alors que tout est fait dans ces émissions pour suggérer un mécanisme de réussite, le roman s’emploie à démontrer la familiarité et la dangerosité de l’édifice, où les plus affamés de célébrité deviennent chair périssable à audience. Brillant, savoureux.

« Il s’en méfiait parce que « la vie », selon lui, était semblable à l’océan ou à la montagne : on peut en profiter et l’abîmer, mais à la fin i a une avalanche ; à la fin il y aura un raz de marée. » (p.253)

Réelle est un roman à lire absolument (encore un !) tellement il est littérairement addictif.


Réelle, Guillaume SIRE, Les éditions de l’Observatoire, 2018, 306 pages, 20€.

4 commentaires sur “« Réelle », Guillaume Sire : « Ah si j’étais star… » ou l’anthropologie sociale et médiatique

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    1. Merci à vous de répondre personnellement à ma chronique : il n’y a pas plus belle reconnaissance que celle-ci. J’ai vraiment dévoré votre roman, pertinent à bien des égards. Bravo pour ce que vous écrivez. Au plaisir de vous suivre !

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