« Un monde à portée de main », Maylis de Kerangal : du grand art littéraire qui magnifie et sublime le processus pictural.

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Figure littéraire de renom, justement célébrée pour ses romans puissants tel l’incontournable Réparer les vivants (2014), Maylis de Kerangal offre en cette rentrée littéraire 2018 la virtuosité de la littérature pour célébrer la dextérité de l’art pictural, traitées dans une construction chronologique decrescendo de l’Histoire de l’Art.

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Le roman commence en septembre 2007. Après quelques hésitations et tâtonnements bien post-bac, Paula Karst se décide à suivre une formation de peintre de décor de six mois dans une école réputée de Bruxelles. On y apprend la rigueur nécessaire pour devenir un prestidigitateur expert en l’art du trompe-l’œil chromatique des motifs naturels, tels le bois, la pierre, le marbre, les végétaux…

« le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard, il est conçu pour un point de vue particulier et se définit par l’effet qu’il est censé produire. » (p.36)

« je vais apprendre les techniques du trompe-l’œil , l’art de l’illusion » (p.42)

Ces six mois relèvent d’une ascèse au cours de laquelle Paula se découvre et se révèle au prix de souffrances physiques et d’épuisement moral. Pourtant, ce travail de copiste lui enseigne pourtant l’essentiel : elle apprend à lire, à observer et découvrir l’essence intrinsèque de tous ces éléments qu’elle peut alors efficacement retranscrire par sa palette et en révéler la vérité.

« l’idée que le trompe-l’œil est bien autre chose qu’un exercice technique, bien autre chose qu’une simple expérience optique, c’est une aventure sensible qui vient agiter la pensée, interroger la nature de l’illusion, et peut-être même – c’est le credo de l’école – l’essence de la peinture […] le trompe-l’œil doit faire voir alors même qu’il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs : un temps où l’œil se trompe, un temps où l’œil se détrompe ; si le dévoilement de l’impostura n’a pas lieu […] cela signifie que l’on se trouve face à une idiotie, face à un procédé, à une supercherie, alors la virtuosité du peintre, l’intelligence de son regard, la beauté de son tableau, tout cela ne peut être reconnu, tout cela demeure hors d’atteinte. » (p.55-56)  

De fait, Maylis de Kerangal offre dans ce roman à la fois une herméneutique de la peinture dans la mesure où Paula tire une interprétation du monde environnant pour coucher le sens qui en ressort sur un support patiemment brossé, glacé, patiné… mais aussi une maïeutique picturale, celle de l’interrogatoire que Paula apprend à imposer aux œuvres sources, originelles, pour être en mesure de maîtriser les connaissances qu’elles lui révèlent. Brillant, édifiant : du grand art (littéraire ET pictural) !

Une fois son diplôme en poche, Paula entre dans le vrai monde du travail. Ses quelques premiers contrats lui permettent de vivoter et lui enseignent la dure loi du monde professionnel dans lequel les artistes engagent une lutte du quotidien pour survivre et progressivement se faire un nom afin d’enfin esquisser, de dessiner une (leur !) renommée.

« Fini les petits chantiers privés, les échantillons impayés, les nuanciers délicats qu’il faut faire valider à des hommes absents, à des femmes hésitantes, d’autant plus exigeantes qu’elles sont faussement pressées » (p.168)

C’est en Italie qu’elle trouve ses premiers vrais chantiers et qu’elle commence à parcourir à rebrousse-poil le cours de l’Histoire : la Rome papale avec une reproduction de la Basilique Saint-Pierre, l’univers russe d’Anna Karenine pour les besoins d’une adaptation cinématographique… Enfin, elle retrouve les sources originelles de l’art en étant affectée, grâce à son ami et comparse de formation Jonas, à un immense chantier autour de la grotte de Lascaux. Une révélation ultime de cette continuité millénaire, ancestrale dans la vie des hommes comme une tentative pour mettre des mots en images sur des choses. Littérature et peinture : même combat.


Un monde à portée de main est avant toute chose un superbe roman d’apprentissage sur presque dix ans d’une jeune femme qui, comme le calcaire dont son patronyme se veut l’évocation, construit les sédiments de sa propre vie en accumulant les étapes nécessaires à son expérience, que ce soit celle de peintre ou celle de femme. Résistante comme le calcaire, Paula se forge une carapace et chemine dans ses bâtiments sur lesquels elle doit reproduire des décors plus ou moins naturels.  Une analogie signifiante et hautement poétique.

« Il leur fallait maintenant sortir de l’atelier comme on sort de l’enfance, retrouver le dehors, retourner dans un monde qu’il avait déserté sans s’en apercevoir. Tout était modifié pour toujours. » (p.128-129)

Le roman est aussi une réflexion intense sur l’art de l’illusion : reproduire, est-ce produire ? Quelle est la part d’originalité au processus créatif lorsque l’on est « seulement » copiste ? N’y a -t-il d’art qu’original ?

« Je croyais que tu voulais être peintre. Paula sursaute : je veux peindre, c’est tout. » (p.142)

Enfin, Maylis de Kerangal témoigne d’une inénarrable virtuosité linguistique grâce à laquelle les énumérations on-ne-peut-plus techniques du jargon artistique deviennent volutes poétiques et chromatiques qui confèrent à un pointillisme pictural de par la verba.

Un monde à portée de main : un roman qui relève du grand art (bis !).


Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 2018, 285 pages, 20€.

Note : l’auteur sera en dédicace vendredi 21 septembre à la librairie « La Vie devant soi », partenaire du blog, à 19 heures. Forcément, j’y serai !

 

2 commentaires sur “« Un monde à portée de main », Maylis de Kerangal : du grand art littéraire qui magnifie et sublime le processus pictural.

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