« Oublier mon père », Manu Causse : grandir et se construire dans le mensonge

Très belle et touchante découverte que ce roman français écrit par Manu Causse et publié dans le cadre de la rentrée littéraire 2018.

Oublier mon père

Alexandre perd très jeune son père, prétendument mort sur la route lors d’un accident. Le voilà contraint à vivre auprès de sa mère, surnommée « la folle du CDI » dans le collège dans lequel elle travaille et dans lequel tous les deux vivent. Violente, manipulatrice, elle castre littéralement son fils en le cantonnant dans un coin de l’appartement, sans jouet ni distraction aucune. Toute allusion au père est bannie et « chialotter » est rigoureusement interdit. Tout est fait pour « oublier le père ». Alexandre ne peut pas même compter sur son physique d’enfant puis d’adolescent pour se faire des amis : gros, boutonneux, même son parangon féminin de l’époque refuse de l’embrasser, elle qui pourtant est habituée aux humiliations diverses et variées.

Difficile de se construire dans un tel contexte pour Alexandre. Une échappée semble cependant possible lorsqu’il est reçu dans une école de photographie après son bac. L’espérance d’une autre vie est de courte durée : sa mère lui annonce un cancer du cerveau et exige de lui sa présence auprès d’elle pour la soigner. Alexandre s’exécute et fait une croix sur cet avenir qui lui offrait une échappatoire. Seulement, le cancer progresse lentement et la mère d’Alexandre continue à régenter la vie de son vie d’une main de fer. Son fils, lui, continue à se faire vomir après chaque repas, inlassablement, comme pour mieux exorciser son mal-être.

Ne pouvant rester sans rien faire, il trouve un emploi chez Maurice Durand-Tonerre, un photographe traditionnel qui lui propose de le former tout en suivant des études de CAP. C’est une opportunité pour Alexandre, qui peut renouer avec la photographie, seul point commun qu’il a gardé avec ce père si tôt disparu. Alexandre découvre au magasin Durand-Tonerre non seulement un métier auquel il se dévoue avec passion, mais aussi l’amour (physique) avec la fille du patron, Quitterie.

Un mariage quelque peu arrangé entre Quitterie et Alexandre vient sceller la bonne entente professionnelle entre le père et son employé. Seulement, les dysfonctionnements nuptiaux affleurent très rapidement et l’âge d’or de la photographie périclite à l’heure du numérique. Le fragile édifice professionnel et personnel vacille et les révélations commencent à s’enchaîner, une fois la mère d’Alexandre terrassée par un autre cancer que celui annoncé : autant de mensonges accumulés et qui ont privé Alexandre d’une vie autre qu’il aurait méritée.

« Toute ma vie, ma mère n’a fait que mentir. Il m’a fallu plus de trente ans pour l’admettre. » (p.252)

A lui de redécouvrir sa vie en étant libre de ses choix : une nouvelle page de sa vie commence alors, faite de tâtonnements, d’erreurs mais aussi de réels bonheurs. Le personnage d’Alexandre est pétri d’une humanité touchante et ses égarements, provoqués et inconscients, parviennent même à nous émouvoir. Ce chemin de vie, ponctué par des non-retours (tous motivés par une fracture avec un personnage féminin clé), le conduit jusqu’en Suède où l’occasion (le destin?) lui est donnée de retrouver son père grâce à des négatifs qui, contre toute attente, transforment positivement sa vie.


Manu Causse signe un très beau roman de vie en travaillant autour du personnage d’Alexandre, touchant à souhait par son humilité et sa candeur d’enfant, candeur qu’il gardera presque jusqu’au bout. Une humanité qui nie presque la violence qui lui est faite, tant par ses camarades que par les femmes de sa vie qui le vampirisent (sa mère, sa femme, une maîtresse…). Alexandre est privé de sa masculinité presque jusqu’au bout. Ne souffre-t-il pas d’anorexie mentale ? N’est-ce pas lui qui est presque physiquement violé et dominé dans les ébats amoureux ? Autant de signes d’une fragilité déconcertante d’un enfant privé de père et spolié par sa mère.

Roman sur la famille et les relations conjugales à la haine discrète et aux conséquences dramatiques, Oublier mon père questionne les non-dits et le poids parental lors des scissions familiales.

« Suis-je capable, en fait, d’exister, moi, Alexandre Alary, fils d’un absent et d’une mère folle ? » (p.253)

Manue Causse signe là un très beau roman dans lequel la lumière des révélations permet de dissiper les brouillards gris des mensonges.


Oublier mon père, Manue CAUSSE, éditions Denoël, 2018, 297 pages, 20€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

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