« Atlantic City », Joy Raffin : extraordinaire premier roman choral de destinées entrecroisées qui se jouent sur une scène américaine aux accents tragiques

Voilà un roman que l’on commence et que l’on ne lâche pas, tant la construction littéraire s’avère inventive et la plume limpide. A peine trois heures de lecture et Atlantic City, le premier roman de la chroniqueuse de France Inter Joy Raffin, était littéralement dévoré ! L’article élogieux et fort encourageant du magazine LIRE du mois de septembre 2018 ne se trompait pas : ce roman DOIT être lu !

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Comme le titre l’indique, Atlantic City est le centre névralgique de l’action. Telle une tragédie classique du XVIIe siècle, Joy Raffin opte pour l’unité de lieu (Atlantic City, donc), l’unité de temps (la journée du 22 septembre 2017) et enfin l’unité d’action (une tempête s’annonce et menace la ville). Cette règle des trois unités laisse se déployer une pluralité de voix, celles d’habitants divers et variés d’Atlantic City : William Stanley le médecin, Paige Donovan la lycéenne de dix-sept ans, Jimmy Boyd le « propriétaire » de nombreux commerces, Clarence Gambino le clochard, Richard Cheer l’animateur radio…

Par l’usage de la première personne ou par la voix d’un narrateur omniscient, chaque personnage donne un aperçu de sa vie à une heure donnée de cette seule et unique journée du 22 septembre. Un éclectisme narratif apparent puisque Joy Raffin parvient à tisser de manière subtil un lien – plus ou moins ténu mais toujours existant – entre chaque personnage que chaque fin de chapitre (ou plutôt d' »instant de vie ») lance habilement. Ne nous étonnons pas que la lecture de ce roman ait été si captivante ! Du coup, minute après minute parfois, nous passons d’un personnage à un autre et un vaste réseau signifiant se dessine progressivement : sur cette vaste scène qu’est Atlantic City, tout se passe comme si tous les personnages ne pouvaient entrer tous ensemble mais les uns après les autres, dans une succession de monologues.

« Son rêve à Jimmy, c’était d’être un pêcheur, comme son arrière-grand-père. […] Mais quand on est un Boyd d’Atlantic City, on ne peut pas faire ça. Jimmy n’est pas crédible en usurier. Il sait bien que personne ne le prend au sérieux, plus personne ne le craint, peut-être même pas Elie Turko. Ce que Boyd ne parvient pas à savoir, en revanche, c’est s’il s’est trompé de métier ou bien d’époque. (p.186-187)

D’ailleurs, le monologue n’est-il pas, au théâtre, délibératif ? Il ne faut alors pas s’étonner de constater qu’à chaque « page de vie », chaque personnage réfléchit à sa vie à Atlantic City, à son passé ou à son avenir. Des doutes, des peines, un questionnement sur des choix de vie assumés ou reniés. Du moins, c’est ce que les multiples « dénouements » suggèrent : une issue fatale commanditée par un destin pas forcément favorable…

La ville d’Atlantic City n’est pas seulement le décor de ce roman choral : il semble qu’à bien des égards Joy Raffin en fasse un personnage à part entière, modelée par sa géographie (la ville principale du New Jersey est la première sujette aux catastrophes naturelles) et façonnée par les hommes qui l’ont dirigée, régentée et rejetée, tel un certain Donald Trump depuis lors élu président…

« Toute cette misère qu’il y a ici à Atlantic City, il [Donald Trump] est pas pour rien. Il a voulu faire trop grand, trop beau, trop cher, juste pour que son nom soit partout, et puis quand il en a eu marre, il s’est barré et il nous a laissés dans cette galère. Sous ses beaux costumes, c’est un vrai voyou. » (p.239)

Sous la plume de Joy Raffin et à travers la voix chorale des personnages qui se croisent, l’âge d’or d’Atlantic City est évoqué avec nostalgie au regard de son atrophie grandissante, sclérosant ceux qui y vivent par manque d’argent et de perspectives. Et pourtant, tout au long du roman et malgré le souvenir de son lustre d’antan, la ville continue à fasciner dans un étrange rapport d’attraction pour les uns et de répulsion pour les autres.

« Paige n’a pas envie de rester dans ce bled toute sa vie. Parce que franchement, Atlantic City c’est devenu ça : un bled. Une pauvre ville de freaks, où y a plus de boulot. On lui a dit qu’au début du siècle, Atlantic City était une ville de plaisirs où les gens venaient de toute la côte est pour faire la fête ; Paige a du mal à le croire. Genre c’était Gatsby, mais oui… » (p.155)

Une célébration de la vie d’une ville et des destinées qui l’habitent, la traversent et y reviennent, pourtant : un roman brillant !


Atlantic City, Joy RAFFIN, éditions NIL, 2018, 272 pages, 19€.

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