« Dans la neige », Danya Kukafka : drame polyphonique de la fascination et de l’obsession

Je crois que vous commencez à cerner ma prédilection pour les romans publiés par les éditions Sonatine, des textes d’une grande qualité qui ne m’ont jamais déçue. De fait, expérience concluante réitérée avec le premier roman de Danya Kukafka, Dans la neige, publié en 2017 aux États-Unis et seulement en 2019 en France.

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Dans ce roman, le point de départ clé est la mort d’une belle et talentueuse lycéenne, Lucinda Hayes. Toute la petite communauté locale de Broomsville, dans le Colorado, est sous le choc : Lucinda a été retrouvée dans la neige, près du tourniquet de l’école primaire, le cou disloqué. Un séisme dans la quiétude d’une bourgade de province sans réel intérêt.

Le roman, à la narration polyphonique, fait alterner le récit de Jade, Cameron et Russ.

La première est une camarade de lycée de Lucinda, avec laquelle elle a un temps fait du babysitting. Seulement, Lucinda avait gagné la préférence de M. Thornton, leur employeur, ainsi que du meilleur ami de Jade, Zap le Français. Une sensation de double rejet que Jade a eu du mal à accepter, nourrissant une haine farouche pour Lucinda. Sa situation familiale n’est pas pour la réconforter : sa mère boit et la frappe elle et sa sœur. Autant de motifs de jalousie pour souhaiter la mort de la blonde lycéenne ?

« Mais ça te démange quand même. Ça te démange, sans arrêt, parce que même quand tu crois pouvoir être heureuse, ces vérités remontent à la surface histoire de te prouver que tu as tort : tu es grosse, tu es agressive. Dans un autre monde, tu pourrais être blonde ou gentille ou amicale, ou même les trois ensemble. Tu pourrais ressembler à une poupée en porcelaine quand tu dors. Mais il n’y a pas d’autre monde, seulement le tien, et il faut bien que tu trouves un moyen de parer à cette formidable ironie. » (p.128)

« C’est comme ça que c’est arrivé, je suppose. Dans ce cercle étouffant, j’ai dû adresser une prière à quelque force non identifiée pour que Lucinda disparaisse.

Cette fille, j’aurais donné n’importe quoi pour qu’elle cesse d’exister. » (p.160)

Le second est l’amoureux silencieux de Lucinda, admirateur nocturne qui se fige dans la rue pour observer les scènes de vie intérieure de ses voisins, et en particulier la chambre de Lucinda. Lycéen atypique et solitaire, Cameron ne bénéficie pas d’un grand capital sympathie auprès de ses pairs. Il bénéficie seulement du soutien de son professeur de dessin, M. O, auprès duquel il acquiert une maîtrise toujours plus grande de son talent. Mais lorsque la mère de Cameron découvre dans les affaires de son fils le portrait au crayon de Lucinda morte, les doutes émergent : Cameron ne dessine que d’après la réalité de ce qu’il a vu. Aurait-il pu tuer Lucinda dans un élan de folie amoureuse ?

« Il espérait que la police ne lui poserait pas de questions à propos de cette nuit-là dans la cour de Lucinda. Cameron n’avait aucun don pour le mensonge, et il ne pouvait pas non plus leur dire la vérité – qu’il trouvait fascinant le spectacle des gens quand ils ne se sentaient pas observés. Impossible de leur communiquer l’authenticité de la vie vue à travers une fenêtre, de leur avouer qu’il se détestait en agissant ainsi mais qu’il était incapable de faire autrement. N’en avait pas envie. » (p.40)

« Un jour, le conseiller d’éducation lui avait demandé s’il était plus heureux seul qu’avec d’autres gens. Question stupide. Les autres n’essayaient pas désespérément de rester dénoués, ils ne pensaient pas sans arrêt à leurs collections ou aux complexités des corps qui s’y trouvaient, ou à Lucinda Hayes et aux mèches de ses cheveux avec au bout leurs petites glandes, qui sécrétaient une graisse huileuse. […] Même quand Cameron était avec d’autres, il était seul, ce qui lui donnait la sensation contradictoire d’une totale inutilité et d‘une chance inouïe. » (p.78)

Enfin, Russ est la voix adulte du trio narratif. Policier de son état, il est impliqué dans l’enquête sur la mort de Lucinda. Or, ses soupçons se portent en partie sur son beau-frère, ex-taulard devenu gardien de l’école primaire où le corps de la jeune fille a été retrouvé. Dans tous les cas, l’affaire Hayes rompt la monotonie de son quotidien, tout entier dévolu à ressasser ses années de partenariat avec Lee, policier mis au ban par l’équipe, collègue avec lequel il a pourtant adoré travailler. Alors, lorsque les soupçons de culpabilité se portent sur Cameron… le fils de Lee, le taciturne Russ se retrouve dans une situation délicate…


Dans la neige est un roman à trois voix qui avance à deux vitesses : on a bien évidemment le fil conducteur du meurtre et de la recherche du coupable. Mais, à l’intérieur de chaque chapitre, on effectue un retour dans le passé pour revenir sur des anecdotes propres à chaque personnage, mais chacune révélant une clé qui explique l’histoire et / ou le comportement de Jade, Cameron ou Russ. D’une certaine manière, les anecdotes sont évoquées de manière à devenir fondatrices d’une mythologie personnelle. Cette technique d’écriture est parfaitement maîtrisée et la complexité de lecture n’est qu’apparente.

Sans rapport particulier évident entre eux, on comprend très rapidement qu’en réalité Jade, Cameron et Russ ont des liens communs, à commencer par leur inadéquation à l’altérité du monde environnant et à la communication avec leurs pairs. Des êtres singuliers, en marge, qui deviennent la cible première des suppositions de culpabilité : une tentation tellement banale d’accuser ceux qui dérangent… Et puis les fils, sous-jacents ou provoqués, se tissent entre eux : ces trois entités sont amenées à se rencontrer. Et si la faiblesse des innocents était une force contre la culpabilité fantasmée ?


Dans la neige, Danya KUKAFKA, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli, éditions Sonatine, 2019 pour la traduction française, 338 pages, 21€.

 

 

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