« La Maison », Emma Becker : donner littérairement corps à ces femmes qui vendent leurs corps (#rentréelittéraire2019)

Que se passe-t-il derrière les portes d’une maison close ? Qui sont ces femmes qui utilisent le sexe pour gagner leur vie ? Quelles motivations ont-elles pour se prostituer ? Sont-ce forcément des causes désespérées ? Que pensent-elles de ces hommes qui les besognent pour une centaine d’euros l’heure ? Qui sont ces hommes qui paient des femmes pour un peu de sexe ? Les prostituées peuvent prétendre à l’amour ? Quelle vie ont-elles à côté du bordel ?

« Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie et de survie. » (p.230)

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Ces questions, Emma Becker se les pose, les expose et tente d’y répondre dans son roman détonnant La Maison. A coups de riches anecdotes et de réflexions personnelles, l’auteur tente de cerner le quotidien d’un bordel berlinois d’aujourd’hui. Afin de donner corps (sans mauvais jeu de mots) à son texte, Emma Becker a donné de sa personne au sens propre du terme, en devenant elle-même pendant presque deux ans « Justine », une prostituée du « Manège » puis de la « Maison ».

« Le temps s’arrêtait pour moi seule et je me goinfrais d’images. » (p.70)

Recrue française appréciée des Allemands et autres hommes d’affaires étrangers de passage, Justine / Emma observe pour mieux transcrire ce qu’elle voit, ce qu’elle vit. Jusqu’au bout, le doute : saura-t-elle raconter ce qui fait l’essence de la prostituée ? Saura-t-elle lui donner cette humanité dont tant de femmes qui vendent leurs charmes semblent privées par ce qu’elles tendent à incarner ?

« Car en un soir j’avais saisi tout ce qui avait inspiré des ouvrages si tristes sur la prostitution. Et par fierté, parce qu’il était hors de question que je ponde un bouquin naïf ou misérabiliste ou pis, un bouquin qui n’aurait effleuré qu’une facette de ce travail, je me suis persuadée qu’il y aurait quelque chose de beau ou de drôle à écrire, même s’il fallait racler le fond du fond. J’espérais que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution – parce que les livres ont ce pouvoir -, même si moi seule me battais pour ce mensonge-là. » (p.146)

Au lecteur qui attendrait une trame narrative définie, qu’il sache tout de suite qu’il n’y en a pas. Juste un début et une fin : la genèse du projet de l’auteur, son désarroi une fois l’expérience vécue. Entre les deux, de nombreux instants dans la vie de prostituées, compagnes de travail de Justine / Emma.  Ces fragments tendent pourtant, progressivement, à donner corps et vie à la figure sociale, littéraire et culturelle de la prostituée 2.0 : le voici, le fil narratif de La Maison.

« Ma tête est pleine à craquer de ces joyaux ; et je ne peux pas les raconter autrement que comme ça, en les juxtaposant au hasard, dans l’espoir que cette page en restitue la joliesse. » (p.226)

Aucun misérabilisme, aucun pathos, aucune pudeur non plus : Emma Becker arrive savamment à donner corps à son carnet d’enquête en optant pour une écriture très belle, qui rappelle les descriptions des grands maîtres du XIXe, qu’ils soient balzaciens, flaubertiens ou zoliens. Contre toute attente, ce texte non fictionnel devient roman parce qu’Emma Becker parvient à faire de sa matière première un récit on-ne-peut-plus littéraire, avec un sens de la formule avéré.

« Et s’il me faudra quelque talent pour recomposer l’agencement des pièces et la couleur des rideaux, je suis surtout préoccupée par la façon d’expliquer l’âme de cet endroit, cette tendresse flottante qui rendait le mauvais goût splendide. Pas besoin de beaucoup de mots ; les bons suffiraient. » (p.61)

J’ai aimé lire ce récit ambitieux et unique. Peut-être ai-je ressenti une certaine impatience vers la fin mais il était inconcevable de ne pas aller jusqu’au bout de l’expérience avec l’auteur.

Donner littérairement corps à celles qui vendent leurs corps : un pari audacieusement incarné et remarquablement gagné.


La Maison, Emma BECKER, éditions Flammarion, 2019, 371 pages, 21€.

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2 commentaires sur “« La Maison », Emma Becker : donner littérairement corps à ces femmes qui vendent leurs corps (#rentréelittéraire2019)

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  1. Ah ah, intéressant également. Justement, je lis dans le même domaine « La fille du doge » de Emma Mars (auteure inconnue de moi !) C’était une autre époque, mais les moeurs n’ont guère changé, malheureusement.

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