« Le corps d’après », Virginie Noar : « Tu enfanteras dans la douleur » ou la féminité maternelle questionnée (#rentréelittéraire2019)

C’est l’histoire d’une femme parmi tant d’autres. Une femme qui s’apprête, après une enfance malmenée et avare en amour maternel (mais prodigue en rudoiements divers et variés), à devenir mère à son tour.

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A travers la voix de la narratrice, nous découvrons la genèse de cette aventure humaine unique. Une genèse double : il y a bien évidemment celle de la conception de l’enfant, fruit d’un amour fusionnel et ardent avec un homme qui n’a de cesse de célébrer l’héroïne ; mais, en arrière-plan, la narratrice déroule son parcours d’enfant, de jeune fille puis de jeune femme avide d’amour – en particulier physique – pour éclairer son rapport au corps et à la sexualité. De fait, le portrait de femme qui nous est fait est complexe. Mais ô combien sublime dans son humanité avide d’assouvir ses désirs, si longtemps refrénés.

La venue d’un bébé dans le couple est source de bonheur, bien évidemment.

« J’ai tant imaginé ce moment et maintenant qu’il est devenu véritable, je ne sais plus quoi en faire. Ça ne ressemble à rien d’autre. » (p.13)

Néanmoins, la narratrice ose donner voix à ses doutes et, plus encore, à la douleur, omniprésente pendant tout le récit :

  • la douleur des examens gynécologiques qui rythment l’attente de l’enfant et qui, au nom de la nécessité médicale, s’impatientent lorsque la patiente se révèle être conciliante parce que contrainte et forcée de taire la souffrance de ce qui lui est imposé ;

« ses doigts dans mon vagin. Mon poignet qui la retient. Ma douleur, mon adversaire. Célébration désormais rituelle. Je suis un corps plié parmi les autres, étourdie d’indifférence. » (p.118)

  • la douleur du travail, lors duquel les contractions sont semblables à une houle dévastatrice ;
  • la douleur de l’accouchement bien évidemment, où le corps se brise, meurt presque, pour donner la vie ;
  • et enfin, celle du corps d’après : béant, vide, terrassé, mutilé, remballé…

Avec les mots justes, le narratrice fait vivre ce vaste périple – épique – à son lecteur avec un rythme haletant. Le phrasé narratif, d’ailleurs, est très lapidaire, tout comme si la respiration s’interrompait… ou tout comme si la souffrance saccadait la logorrhée verbale.

« J’ai été corps de femme ajouté aux autres, persuadée de ne pouvoir jouir vivre rire courir sans l’évaluation quantitative de gants en latex et l’approbation de spécialistes trop longtemps restés sur les bancs de l’école. Tous ces corps de femmes, nous sommes puissances ignorées bafouées annulées, couchées sur le dos et soumises sans consentement explicite à la main des experts qui savent mieux combien comment pourquoi. » (p.90)

Cet « heureux événement » ne peut faire taire l’envie de hurler de ce corps qui crève d’envie d’aimer à nouveau, qui pleure la plénitude de ce corps d’avant, celui avec l’enfant, maintenant à jamais entité distincte d’elle.

Ce récit, sous la forme d’un témoignage, célèbre certes l’avènement d’une mère. Rappelons qu’on ne naît pas mère, mais qu’on le devient. Et notre héroïne en fait l’expérience, maladroite au début dans l’appropriation de ce nouvel amour et de ce nouveau corps. Soumise aux injonctions de la bienséance médicale, morale et sociétale, elle peine à trouver ses marques. Et c’est en cela que ce roman est extraordinaire : on y dénonce les normes établies en matière d’enfantement, et auxquelles on ne saurait se soustraire, sous peine d’être prise pour folle.

« Je souffre de ma mission au système médical, normé et exigeant, qui ne fait pas confiance à mon corps de femme sous prétexte que. Qui ne supporte pas d’entendre crier trop fort dans ce monde silencieux où nous marchons en rang, sagement, les yeux baissés, civilisés, empruntés. » (p.128)

Pourtant, c’est l’ultime cri de la narratrice : revendiquer sa féminité, sa sexualité, sa maternité, en faisant fi, autant que possible, des diktats normés qui, loin de contribuer au bonheur, enferme la femme ET la mère dans une quête effrénée d’un idéal maternel que nulle femme, aussi extraordinaire soit-elle, ne saurait atteindre sans ses propres failles.

Dans Le corps d’après, la douleur côtoie les moments de grâce. On referme le livre sur l’image d’une femme libre, assumée, réconciliée et apaisée, enfin.

« Je l’aime déjà tellement, si follement, je pleure sa faim que je n’ai pu assouvir et ses seins qui pendent mollement d’avoir été vidés. Je pleure ma mort possible. Je pleure sa mort possible. Si je devenais moi aussi une mère disparue, que serait-elle alors. » (p.194)

Un instant de lecture poignant, que toutes les femmes devraient saisir.


Le corps d’après, Virginie NOAR, éditions François Bourin, 2019, 249 pages, 19€.

 

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