« Mon année de repos et de détente », Ottessa Moshfegh : jeûne de la conscience pour performance de l’abandon de soi ? (#rentréelittéraire2019)

Notre héroïne, dont on ne connaîtra le nom à aucun moment dans le roman, est une New-yorkaise plutôt argentée qui ouvre une page de sa vie inédite en ce mois de juin du nouveau millénaire qui commence. En effet, elle a pour ambition de ne faire que dormir, pendant un an, tout le temps et aussi longtemps que possible.

« J’avais commencer à « hiberner » tant bien que mal à la mi-juin de l’an 2000. » (p.13)

« Je partais du principe que tout se passerait pour le mieux tant que je pourrais dormir toute la journée. » (p.37)

Mon année

Seulement, le cycle naturel du sommeil ne prévoit que quelques heures de repos salvateur. Alors, faisant fi de cette donnée physiologique, la jeune femme opte pour des aides chimiques que la psychiatre qu’elle consulte, le docteur Tuttle, lui prescrit allègrement et sans discernement des mensonges éhontés fournis pour la convaincre.

« New York ne manquait pas de psychiatres, mais en trouver un aussi irresponsable et aussi bizarre qu’elle aurait représenté un défi hors de ma portée. » (p.226)

Cette méthode, quelque peu immorale mais totalement assumée, plonge notre héroïne dans une inconscience quasi-totale. Que le lecteur ne s’inquiète pas : si la jeune femme peut se permettre cette année « sabbatique », c’est aussi parce qu’elle a été limogée de la galerie d’art où elle travaillait et que l’héritage laissé par ses parents lui permet de ne pas se soucier du quotidien.

Néanmoins, au fur et à mesure des mélanges médicamenteux improbables qu’elle ingère, notre héroïne réalise qu’elle continue d’agir pendant son sommeil mais qu’à son réveil, elle n’en a aucun souvenir. Seules des « traces » de son activité inconsciente demeurent : des cheveux coupés, un frigo plein, un ticket usagé…

La jeune femme perd, volontairement et consciemment, toute vie sociale, hormis un saut occasionnel à la bodega du coin pour prendre de quoi boire et manger, ainsi que les visites de son amie Reva.

La seule vraie sortie pendant cette année en mode off sera celle occasionnée pour les funérailles de la mère de Reva, décimée par un cancer.

Il faut dire que le thème de la mort des aînés est un motif clé dans le roman, prétexte à de grandes analepses qui permettent d’éclairer le portrait du père (un savant homme de l’ombre, relégué dans un coin) et de la mère (froide, élégante et alcoolique) de l’héroïne. Tout se passe comme si ses moments de conscience, consacrés à un visionnage effréné et en boucle de VHS, visaient l’oubli d’elle-même en se remémorant ceux qui ont compté pour elle, tant ses parents distants que son amant méfiant et négligent. Entre déclaration d’amour pudique faite à demi-mots et critique acerbe de son propre entourage, la jeune femme laisse voir un portrait d’elle-même blessée, qu’importe l’arrogance de ses propos.

« En revanche, sortir de ce sommeil était une torture. Ma vie entière surgissait devant mes yeux de la pire des manières possibles. Mon esprit se remplissait de tous mes souvenirs minables, de toutes les petites choses qui m’avaient amenée là où j’étais. » (p.50-51)

L’expérience menée devient performance artistique lorsqu’elle décide de pousser à l’extrême la durée de sommeil en faisant appel à un artiste plasticien pour collaborer et être le garant de son réveil ultime.

« J’ai fait le calcul : au cours des quatre prochains mois, soit cent vingt jours, je ne passerais que quarante heures dans un état conscient. » (p.277)

Sera-ce un succès ? Peut-on faire un jeûne de la conscience et faire table rase de la vie passée ? Que se passera-t-il lors du « Réveil » ? Peut-on aller jusqu’à l’abandon total de soi-même dans le sommeil ?

« Ma vie passée ne serait qu’un rêve, et je pourrais sans regret repartir de zéro, renforcée par la béatitude et la sérénité que j’aurais accumulées pendant mon année de repos et de détente. » (p.62)

« Si je continuais comme ça, me disais-je, je finirais par disparaître complètement, puis je réapparaîtrais sous une forme nouvelle. C’était mon espoir. C’était mon rêve. » (p.94)


Ce roman d’Ottessa Moshfegh est :

  • déroutant : quelle expérience inédite que de vouloir hiberner et de plonger dans le sommeil le plus profond. Mais si nous sommes nombreux parfois à vouloir souhaiter « ne faire que dormir », on se rend compte que la réalité n’est que celle de l’expression. D’ailleurs, ce roman m’est apparu comme le contre-point absolu d’une performance artistique réalisée dans l’un des épisodes de la série  Sex and the City (mon plaisir coupable, ne m’en voulez pas !) : dans la saison 6, Carrie et Charlotte vont découvrir dans une galerie de New-York une artiste qui fait le pari de ne pas manger, parler et dormir aussi longtemps que possible.

SC.png

  • mordant : l’héroïne ne mâche pas ses mots pour tacler sa propre meilleure amie, les failles de sa mère ou les performances pseudo-artistiques farfelues exposées dans la galerie où elle a travaillé.

« Depuis que je la [Reva] connaissais, elle avait toujours été une suiveuse, une plébéienne, vieux jeu et conformiste. » (p.165)

  • rafraîchissant : le thème du roman est résolument novateur, le ton libéré est assumé. Quel bonheur !
  • inattendu : le dénouement vous laissera sans voix et le réveil enthousiaste en juin 2001 de courte durée. Ironie tragique quand tu nous tiens…

« Si à mon réveil en juin la vie ne valait toujours pas la peine, j’y mettrais fin. Je sauterais. Voilà le marché que j’avais conclu. » (p.272)

Le seul bémol que je vois est celui de l’aspect répétitif de la prise de médicaments pour dormir : est-ce que l’auteur a voulu mettre en avant le risque de dépendance aux psychotropes ? Telle est mon hypothèse.

« Après, je me sentirais mieux. Après, je serais calée. Je vivrais facilement. Je penserais facilement. Mon cerveau planerait. J’ai observé l’assortiment de cachets dans ma main. » (p.262-263)

Foncez sur ce roman. Quelques pages sont certes « relevées » mais que cela fait du bien d’oser cette parole franche !


Mon année de repos et de détente, Ottessa MOSHFEGH, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, éditions Fayard, 2019, 301 pages, 20.90€.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :