« A la demande d’un tiers », Mathilde Forget : folles femmes follement aimées (#rentreelitteraire2019)

Quel étrange et fascinant opus littéraire que ce premier roman de Mathilde Forget, dans lequel sont convoquées les figures féminines vivantes et décédées, présentes et absentes, qui ont tant compté pour la narratrice.

A la demande.jpg

Sa sœur, tout d’abord, son aînée Suzanne. Tant admirée, tant imitée par le passé.

« Je suis née après Suzanne, la place était déjà occupée. Je n’ai jamais connu de monde sans elle. Ma place c’était une partie de la sienne. » (p.29)

Mais aujourd’hui, Suzanne est internée en hôpital psychiatrique.

« Je reste avec elle. Encore un peu. Il faudra bientôt nous séparer, établir la frontière, choisir un camp, mais pas tout de suite. Je reste quelque part entre deux réalités, près d’elle. » (p.49)

Sa mère, ensuite. Pauline, la brillante musicienne qui a remporté la médaille d’or du Conservatoire de Paris dans sa jeunesse. Mais, alors qu’elle était à la tête d’une famille de deux petites fille, Pauline a sauté du haut d’un château et un jour s’est écrasée à terre.

« Mais aujourd’hui, avec le recul, il peut l’affirmer, ma mère était schizophrène. » (p.99)

L’amoureuse, enfin, exigeante et impatiente, rêve ultime d’une vie à vieillir à deux pour la narratrice.

« J’ai un souvenir physique de la première fois que je l’ai vue. Mon corps se souvient de l’effet : un bouleversement évident. […] Mais dès que je l’ai vue j’ai eu envie que ça dure longtemps. » (p.77)

Mais, entre une mère partie trop tôt et psychologiquement instable, une sœur elle-même dépossédée de sa personne, difficile pour la narratrice de trouver un terrain propice à un épanouissement stable.

Alors, elle survit. Dans l’obscurité de son appartement, à la seule faveur de l’unique organisme vivant que représente sa plante verte, tournée désespérément vers la fenêtre. A l’aquarium, où elle rend visite à ce grand requin qui la fascine tant et la terrorise tout autant.

Dans cette filiation féminine gangrenée par la folie, cette dernière guette-elle la narratrice ? N’est-elle pas monomaniaque à compiler des morceaux narratifs de pure documentation érudite pour illustrer tel ou tel détail de son propos ? Ne doit-on pas plutôt y voir des références on-ne-peut-plus factuelles pour mieux compenser une dérive ou déroute spirituelle ?

« La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces. » (p.26)

Au final, ce récit est un état des lieux d’un passé familial et sentimental chaotique, imparfait et incomplet : autant de fragments identitaires dispersés que la narratrice tente de rassembler. Tour à tour nostalgique ou délicieusement humoristique, le roman propose de belles déclarations d’amour aux figures féminines constitutives de l’identité sans doute chancelante de notre narratrice.

« J’ai pensé que la folie de ma mère n’était rien d’autre que des instants où elle refusait le silence imposé par son histoire. Délirer, c’était résister. J’ai pensé que les fous sont des résistants méprisés. » (p.138)

Complexe, intime, fragmentaire et fragmenté, morcelé, A la demande d’un tiers est un récit touchant et déroutant.


A la demande d’un tiers, Mathilde FORGET, éditions Grasset, 2019, 155 pages, 16€.

Un grand merci aux éditions Grasset pour l’envoi gracieux de ce roman.

2 commentaires sur “« A la demande d’un tiers », Mathilde Forget : folles femmes follement aimées (#rentreelitteraire2019)

Ajouter un commentaire

Répondre à Catherine THIBAUDEAU Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :