A dévorer !

« La dissonante », Clément Rossi : fausses notes musicales pour la symphonie d’un petit chef d’œuvre littéraire

Tristan est un chef d’orchestre de soixante ans à la solide réputation de maestro. Après avoir sillonné de nombreuses villes et dirigé de prestigieuses compagnies, le voici à la tête d’un orchestre de province à la réputation moindre. Qu’importe : son objectif est de lui faire jouer à la perfection un ambitieux opéra de Wagner intitulé Tristan et Isolde. Considéré comme l’événement culturel à venir, Tristan n’a d’autre choix que d’exceller dans la maîtrise de sa baguette pour faire de cet opéra une apothéose musicale.

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Mais rien ne se passe comme prévu cette semaine-là, à quelques jours de la première seulement. Pour commencer, Hannah, la soprano, déserte mystérieusement les rangs sans aucune explication : alors qu’elle est impossible à joindre, Tristan doit se rabattre sur une remplaçante de qualité moindre.

« Ce lundi, sa disparition subite avait toutes les apparences de la démission – et pour moi de l’aveu de la lâcheté. Hannah la dépressive, après avoir méprisé son propre talent, s’était offert la plus grande faiblesse, le nectar de l’échec : l’abandon. » (p.24)

Puis, au cours d’un dîner avec, entre autres, le metteur en scène et le responsable administratif du théâtre, le fils de ce dernier entreprend de démontrer son talent au violon afin de recevoir l’assentiment de Tristan : mais ce dernier n’entend rien d’autres que d’horribles sons tiraillés qui le mettent au supplice, ce qui lui vaut la réprobation générale des convives du soir à être aussi mauvais comédien auprès d’un enfant qui ne demandait que les louanges d’une autorité respectée et redoutée à la fois.

Or, ce qui aurait pu demeurer comme étant la simple anecdote d’une oreille musicale moins réceptive, peut-être plus paresseuse – aussi étonnant que cela puisse paraître pour un maître en l’art de l’écoute – devient état permanent. En effet, alors que Tristan retrouve son orchestre au lendemain de cette piteuse soirée, les premières répétitions lui font entendre des notes qui dénotent de leur son habituel.

« un frottement harmonique absolument anormal, une mésentente entre des notes qui auraient dû s’entendre. Une fausseté, tout simplement. (p.55-56)

Simple illusion acoustique ? Au début, il ose espérer à une illusion phonique liée à la fatigue, à la pression de l’opéra pour que ce dernier soit une réussite. Pourtant, la dissonance demeure : les sons produits tant par les voix du ténor et de la soprano que par les instruments ne sonnent pas juste. Ne sonnent plus juste. Et Tristan semble le seul à percevoir cette odieuse dissonance…

Tristan panique : pourquoi les mélodies qu’il reprend en solitaire sont-elles parfaites à son oreille et que rien ne va dès qu’il reprend en main sa baguette au théâtre ? Est-ce une défaillance de son tympan, spectre médical angoissant pour tout chef d’orchestre à l’idée de perdre à tout jamais son meilleur allié, l’essence de son talent  et de son savoir-faire ?

« Toute l’après-midi, la fausseté avait rôdé entre les notes. […] La fausseté semblait me narguer, sautillant comme une puce invisible, comme si elle était douée d’une intelligence animale, d’une capacité stratégique. » (p.110)

Le soutien de sa compagne Mathilde n’y fait rien. Pire, Tristan se livre à des accès de misanthropie proportionnels à son désarroi d’être dépossédé de sa précieuse oreille. La dissonance qui n’était que musicale devient dissonance relationnelle et identitaire.

« Ces derniers jours les choses ont pourtant changé. Entre eux s’est glissée une ombre, une défiance nouvelle, quelque chose comme une dissonance contre laquelle se désaccordent leurs rapports. » (p.142)

Comment expliquer cette soudaine dissonance ? La première fausse note est-elle celle de la désaffection d’Hannah ? Tristan peut-il espérer retrouver son oreille ? Et comment expliquer ce rêve qui le hante et qui le fait retourner aux origines de la révélation de son talent ? La mythologie personnelle peut-elle expliquer le mythe professionnel ?

« Un nœud me serrait la gorge. Je tournais les pages et continuais d’entendre des échos du passé, tous accompagnés de visions que je pensais perdues. Tout un pan de ma vie sortait de l’oubli et se montrait à mes yeux enfin dessillés. » (p.223-224)

Que se passe-t-il quand la maîtrise défaille et déraille ? Enfin, l’opéra va-t-il pouvoir avoir lieu ?


Pour achever 2019, il me semble avoir cibler l’apothéose avec ce premier roman du nantais Clément Rossi. A presque 30 ans, ce musicien confirmé signe un texte d’une qualité littéraire d’une rare maturité : les phrases, telles des notes sur une partition (ne m’en voulez pas d’une si facile analogie), sont harmonieuses, soignées et réfléchies. Le verbe y est précis et la prose riche. Ô bonheur de lectrice que ce récit offre.

Ajoutons à cela la richesse narrative de la trame fictionnelle : si nous suivons avec une certaine angoisse la dépossession progressive de l’ouïe affutée de Tristan, l’auteur propose des digressions – toujours signifiantes – pour mettre en évidence un passé et un présent tant familiaux que professionnels qui nous permettent de cerner un peu mieux les propres dissonances de notre maestro. Les fausses notes identitaires peuvent-elles constituer sa propre mélodie personnelle ?

« La musique : ombre portée d’un deuxième monde caché derrière le premier. La réalité s’était fendillée, et par la brèche ouverte j’avais pu entrevoir ce monde secret où se révélait un au-delà de la pensée, un au-delà des mots. […] et moi aussi je m’envolais, bienheureux, vers ce deuxième monde caché derrière le premier. Vers le vrai monde. » (p.95-96)

J’ai particulièrement aimé le jeu des voix narratives : tantôt la narration est assumée par le « je » de Tristan, tantôt par une troisième voix, omnisciente, qui donne un autre point de vue à celui proposé par le chef. Voix différentes et complémentaires à la fois. Autant de notes pour une partition narrative complexe.

« A force de vouloir se fondre dans ses partitions, il finissait par habiter un monde parallèle. De son monde à elle, il devenait complètement étranger, et désirait visiblement le rester. » (p.77)

La dissonante est un récit poétique, une petite pépite littéraire. Un écrivain est né, de l’ordre du prodige à mon sens, un talent déjà confirmé : Clément Rossi, longue vie narrative à vos futures œuvres, car la partition entamée est déjà envoûtante.


La dissonante, Clément ROSSI, éditions Gallimard, collection Sygne, 2019, 236 pages, 18€.

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