« Les fluides », Alice Moine : lecture en apnée pour un récit de vie chloré

Tout se passe le temps d’une sortie à la piscine avec sa fille de sept ans, Charlotte. Quelques heures privilégiées avec l’enfant dont elle n’a pas la garde depuis qu’elle est séparée Paul.

« Pour quatre jours avec Julie, Charlotte en passe huit fois plus avec Paul, qui ne cesse de dénigrer son ex-femme. Chacun de ces jugements néfastes fait l’effet d’une bombe à retardement. A-t-il besoin de tant la blâmer pour effacer le trouble dans lequel cette séparation l’a plongé ? Des années après, le désarroi de s’être senti dépassé ne s’est pas estompé. » (p.31)

Quelques heures au cours desquelles Julie Salette va devoir prendre sur elle pour affronter l’épreuve de la piscine municipale et voir déferler des bribes douloureuses de son passé pour que le lecteur comprenne mieux son présent. Un instant de vie chloré…

Les fluides.jpg

Dans ce court récit, Alice Moine évoque une sortie ludique entre une mère et sa fille. Mais chaque instant de l’événement est prétexte à des réminiscences d’instants heureux révolus. Alors, Julie peine à reprendre pied dans sa vie de femme et de mère depuis que la rupture avec Paul est consommée. Sans travail, lestée de plusieurs kilos en trop, Julie se consume dans une morosité que la nouvelle vie de Charlotte avec son père, sa belle-mère et les jumeaux rend encore plus terne.

« Julie a grossi pour ne pas couler.

Tout corps plongé dans un fluide subit de la part de celui-ci une force dirigée vers le haut et égale au poids du volume de fluide déplacé.

Julie a grossi pour ne pas sombrer. » (p.55)

Pourtant, la genèse fut heureuse. Mais il a fallu un instant pour que « l’incident » se produise et grève l’histoire en devenir de la famille. Un incident tu volontairement et inexplicablement par Julie aux siens.

Maladroit, bancal, le quotidien de Julie depuis est ainsi fait.

« Elle n’a jamais été combattante, Julie. Elle était faite pour qu’on l’épaule, qu’on prenne soin d’elle, qu’on ne la lâche pas d’une semelle. La rupture a été si brutale et maintenant la voilà seule avec personne à ses côtés. Chaque matin annonce un jour de plus à devoir tout gérer. » (p.46)

Alors, face à une petite fille exigeante et capricieuse, dans un cadre abhorré depuis son enfance, Julie peut-elle rester à flot lorsque des sentiments contradictoires la font tanguer ?

« Julie n’est pas une sportive de haut niveau. Ce qu’elle veut gagner n’a rien à voir avec les compétitions que cherche à remporter Paul avec ses équipes. Le trésor qu’elle brigue vaut de l’or. Un avenir, un horizon, une place pour Charlotte dans sa vie. » (p.87)


Les fluides est un court récit comme je les aime tant : un instant de vie d’une famille (ou ce qu’il en reste…) qui avance avec des cahots mais qui avance tout de même. Alice Moine propose un portrait de femme touchant dans l’abnégation qu’elle propose : le personnage de Julie, que tout indique comme « coupable » (de s’être laissée aller, de ne pas ceci, de ne pas cela…) est en fait victime. Si l’aveu n’a jamais eu lieu, peut-il advenir dans le récit ? Et le lecteur de ressentir une tension progressive au fur et à mesure que les indices abondent vers l’indicible.

« Ce qu’elle a subi a fait d’elle une autre. Elle ne s’appartient plus. » (p.83)

Les fluides est peut-être ce roman où, justement, les choses ne sont pas dites : le drame, l’amour, le regret… Quel relais aux mots quand la parole n’est pas, n’est plus ? quand le silence se banalise ?

« Faute de n’avoir osé rien dire, Julie avait cédé sa place à cette femme. A quoi bon contempler le désastre quand tout est définitivement perdu ? […] L' »incident » est entré dans sa vie, il fait partie de son histoire. Elle n’a rien pu faire pour se soustraire de sa toxique morsure. Elle pensait que la meilleure façon de guérir était de ne pas y prêter attention. Ne pas en faire tout un drame. Il y a tant de femmes à qui ces choses-là arrivent, toutes ne se lamentent pas éternellement sur leur sort. » (p.58-59)

La structure du récit est ainsi fait que tout le processus du nageur lambda est chapitré : « L’accueil », « Prière de se déchausser », « Le vestiaire »…

Plus que jamais, Alice Moine propose cette forme narrative qui consiste à faire émerger du quotidien le plus absolu les méandres d’histoires personnelles plus ou moins tragiques. Exercice de style brillamment réalisé.

« Plongez » dans ce troisième roman d’Alice Moine : un texte que l’on lit en apnée jusqu’à la sortie de la piscine.


Les fluides, Alice Moine, éditions BELFOND, 2019, 104 pages, 17€.

Un très grand merci aux éditions Belfond pour cet extraordinaire petit roman que j’ai dévoré !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :