« La Figurante », Pauline Klein : jeu de rôles

Camille est une jeune femme qui, tout au long de sa vie, a composé ses rôles pour mieux s’adapter à ce que l’on attendait d’elle. Une vie sur-mesure pour autrui, mais désespérément vide pour elle, ou du moins factice et artificielle.

« Faire une vie. Et n’être finalement pas grand chose de plus que soi. Avec peut-être quelques écarts que nous élaborons comme on peut pour nous rendre plus reluisants. Tenter de faire de son existence une bonne histoire. » (p.14)

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Ainsi, tel un roman initiatique, on suit le personnage de Camille dans son apprentissage de la vie (de son rôle ? de ses rôles ?) depuis son enfance à son mariage annoncé, en passant par ses deux ans à New-York, puis son premier job dans une galerie d’arts en France, avant d’enfin se fixer sur, peut-être, le rôle de sa vie : être écrivaine.

« Il y aurait enfin un endroit consacré à mon existence et ce serait le roman. Je saurais enfin quoi faire de ce qui a lieu. J’allais réunir les conditions nécessaires pour que mon existence soit relatée comme une suite d’événements romanesques. J’étais sur le point de me créer un personnage qui aurait tous les droits sur sa vie. » (p.114)

Mis bout à bout, ces rôles de composition ne visent qu’une seule chose : faire en sorte que Camille sache vraiment qui elle est et qu’elle ne réponde pas aux attentes de ceux qui l’entourent. Jugez-en, autant de metteurs en scène que de moments clés de sa vie. Au final, le roman est une partition de rôles, chacun questionnant la véritable identité de la protagoniste.

« Peu à peu, je me résignai à l’idée de devoir vivre avec ce que d’autres pensaient, ce que d’autres voulaient de moi, ce que d’autres dictaient, et surtout, que je devais le faire en silence. » (p.81)

Manque de volonté de Camille, diriez-vous ? Non, Camille se cherche et obéit aux attentes qu’elle perçoit chez ceux qu’elle côtoie… tout comme elle-même n’hésite pas à tirer les ficelles des autres, les propres marionnettes de son jeu.

« On était dans une pièce de théâtre, et j’eus très tôt, je crois, l’intuition que les êtres que je croiserais dans ma vie allaient devoir se plier à mon décor, qu’ils allaient devoir y jouer leur rôle. » (p.32)

Cela donne lieu à des moments savoureux dans le récit, puisque son « jeu » (« je » ?) dépend de l’observation du décor et du jeu des autres : c’est alors l’occasion d’épingler les petits travers de chacun, qui seraient passés inaperçus s’ils n’avaient été minutieusement étudiés.

La vie de Camille est-elle, alors, comédie ou tragédie ? Si l’on tend à sourire à de multiples reprises, le tragique n’est pas loin, car nous sommes face à une femme qui se cherche et qui tend à se définir par les attentes des autres. Cette quête identitaire ne trouve son dénouement que lorsque Camille est dépossédée de son rôle : alors enfin elle peut entrer dans la vraie vie et assumer qui elle est, ce qu’elle est, sans dépendre d’autrui.

« C’est en vieillissant qu’on apprend à tenir son rôle et à reconnaître celui des autres dans le monde, qu’on apprend à décoder les déguisements et la fabrication d’un langage. » (p.39)


Ce roman de Pauline Klein est, à bien des égards, d’une grande richesse : le style narratif est impeccable et le verbe riche ; la réflexion proposée sur l’identité et les « diktats » sociétaux est menée avec originalité ; la quête identitaire est complexe et décomplexée. Autant d’atouts pour signaler ce court récit, qui a le grand mérite de se proposer comme le miroir de notre propre vie : ne jouerions-nous pas nous-mêmes, au quotidien, un ou plusieurs rôles ? Quelle est la limite entre notre moi réel et notre moi fictif, tel que parfois nous l’érigeons aux yeux des autres ? A quel moment la figuration devient-elle premier rôle ? Quelle est la part de réalité dans toute fiction ?

« J’ai donc appris mon texte. » (p.16)

Permettez-moi ce mauvais jeu de mots : La Figurante ne doit pas seulement figurer dans votre liste des récits à peut-être lire. Donnez-lui le rôle qu’il mérite : éclairer littérairement le sens de nos vies.


La Figurante, Pauline KLEIN, éditions Flammarion, 2020, 198 pages, 18€.

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