A dévorer !

« Chavirer », Lola Lafon : effet domino du bout de la pointe (rentrée littéraire 2020)

Nous sommes dans les années 80. A 13 ans, Cléo vit une adolescence plutôt morose dans la banlieue parisienne, entre le collège et les cours de danse, où elle peine à faire montre d’un véritable talent.

Pourtant, lorsque la belle Cathy la « repère » lors d’un cours, elle ne cesse de la couvrir d’éloges et l’invite à postuler pour une bourse exceptionnelle de la fondation Galathée, qui œuvre en faveur des jeunes aux dispositions artistiques d’envergure. C’est une évidence d’après Cathy : Cléo deviendra une danseuse émérite à 16 ans à New York.

A grand renfort de cadeaux tous plus luxueux les uns que les autres, Cathy déploie un vaste miroir aux alouettes derrière lequel les hommes du « jury » attendent un autre type de mise à l’épreuve des jeunes postulantes. Cléo n’y voit que du feu, ou du moins tente de se persuader qu’il s’agit là d’une étape visant à tester sa détermination.

Il faut dire qu’elle n’en manque pas et, pour étendre l’auréole de gloire qui la nimbe depuis son « élection » par Cathy, Cléo rameute autour d’elle les jeunes filles talentueuses, elles aussi appâtées par de si extraordinaires « perspectives ».

« Au collège, quand elle avait expliqué sa nouvelle fonction, Cléo s’était aussitôt trouvée dotée d’un pouvoir plus magnétique encore que lorsqu’elle avait été l’Élue. On lui confiait des désirs, on lui demandait d’évaluer des « projets ». On voulait savoir comment les sélections se déroulaient. » (p.68)

Quelques années plus tard, lors de son entrée au lycée, le rêve s’est envolé et Cléo entreprend de se refaire une moralité. Elle n’aura alors de cesse de travailler, zélée, pour réussir à tout prix à danser. Sur son parcours, semé des nombreuses paillettes de la variété française, des protagonistes amicaux, familiaux, amoureux qui, chacun à leur tour, vont vivre un moment de bascule dans la vie de Cléo. Un point de bascule qui fait chavirer ; pourtant, jusqu’au bout Cléo va tenter de rester à flot.

« La danse ferait patienter sa vie, il n’y aurait rien d’autre, avait écrit Cléo dans son journal avec emphase. » (p.20)

La vie de Cléo tangue encore plus lorsque, en 2019, un appel à témoins est lancé après la mise à jour d’un réseau de prostitution et de pédophilie : la fondation Galathée. Cléo, qui a longtemps jugé qu’elle était plus coupable que victime, voit son heure de vérité arriver : peut-elle croire en une rédemption salvatrice ?

« Favorite. Courroie de transmission, victime et coupable, une martyre-bourreau. Des années durant ce monologue. » (p.272)

« Le passé était irréversible. Aucun pardon ne pourrait défaire ce qui a été. » (p.277)


Chavirer est un roman très fort, dans la mesure où, malgré la vivacité des sentiments, souvent cuisants (proportionnels à la douleur physique de la danse), l’écriture devient apnée : la douleur et les émotions se disent sur les pointes, et cela suffit pour suggérer l’indicible en lui accordant la poésie de l’écriture. La chronologie, qui s’étend des années 80 à 2019, propose un éclairage qui laisse songeur quant à l’évolution des mœurs sexuelles, entre l’aveuglement tolérant des relations entre un quadragénaire et une adolescente à peine pubère en 1984, et l’onde féministe rugissante des #metoo des années 2018 et sequor… Est-ce dire que l’angle historique doit permettre de déculpabiliser Cléo ? Sans doute.

« Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit. Rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. » (p.336)

La danse, autre « personnage » clé du récit, est merveilleusement évoquée à travers ses coulisses, ses exigences, ses souffrances. Derrière l’art, bien souvent, se cache l’usine. D’ailleurs, la portée sociale du roman est évidente puisque Lola Lafon tend à célébrer une certaine culture populaire (la France du samedi soir avec Drucker) dans ce qu’elle a de noble et de commun avec la culture plus classique : l’engagement, le dévouement, l’exigence, le dépassement de soi.

A bien des égards, Chavirer invite le lecteur à prendre du recul et à retarder sur les choses, sur les gens, sur la vie, des jugements hâtifs…

Chavirer, Lola LAFON, éditions Actes Sud, 2020, 345 pages, 20.50€.

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