A croquer

« Broadway », Fabrice Caro : la vie, cette comédie…

Inénarrable Fab Caro ! Quel bonheur, après le si savoureux Discours (offert à maintes reprises autour de moi), de le retrouver en cette rentrée littéraire 2020.

Le procédé reste le même : un long monologue d’un personnage masculin – Axel en l’occurrence – qui narre les affres de sa situation actuelle (1. à quarante-six ans, il a reçu une enveloppe de la CPAM pour un examen colorectal normalement réservé aux plus de cinquante ans ; 2. son fils Tristan a donné libre cours à son talent artistique avec un dessin pornographique mettant en scène deux de ses professeurs ; 3. sa fille Jade rumine un chagrin d’amour ; 4. des vacances en commun avec ses voisins se profilent, avec l’horrifiante perspective de paddle à Biarritz). La liste des atermoiements d’Axel est donc longue, et c’est sans compter les digressions, nombreuses, qui sont autant d’échos savoureux du passé à ce présent malmené.

Axel s’enfonce donc 1. dans la psychose ; 2. dans l’appréhension d’avoir une conversation entre « hommes » avec son fils ; 3. la piété pour brûler quelques cierges miraculeux qui feront (peut-être) revenir le garçon tant aimé ; 4. l’art de l’esquive.

« J’accumule les mensonges sans enjeu ni substance, après rebelle sans cause, menteur sans cause. » (p.120)

Ces multiples joutes avec les tracas du quotidien sont, pour le lecteur, absolument jouissives. Pour Axel, nettement moins. De fait, il ne rêve que d’une chose : mettre fin à son inadéquation avec le monde en plaquant tout pour se tirer à Buenos Aires.

« S’évaporer, sans préavis, sans laisser la moindre nouvelle, partir, prendre congé, démissionner de la vie, démissionner de la réalité. » (p.56)

Au final, Broadway est un petit récit qui se veut presque, comme pour Le Discours, la quintessence de la crise d’un personnage. Ça foisonne, ça fourmille, ça dévie… Au final, la définition de la vie.

« Pourquoi nous évertuons-nous à n’effectuer que des actes pourvus de sens ? Pourquoi une existence qui n’en a aucun devrait-elle être constituée d’une suite ordonnée de faits rationnels […] ? Pourquoi tout doit-il être cohérent quand la vie elle-même ne l’est pas pour deux sous […] ? (p.125)

Fabrice Caro démontre une nouvelle fois son talent de conteur pour souligner le décalage entre les petits tracas de la vie et la perception hyperbolique (et donc comique) du personnage, un rien névrosé. Au final, Fabrice Caro est à la littérature ce que Woody Allen est au cinéma américain : un petit bijou de causticité intellectuelle.

« Rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré, rien ne se passe jamais comme on l’avait prévu, le résultat est toujours à des années-lumière de ce qu’on avait projeté, nous sommes tous dans une comédie musicale de fin d’année, dans un Broadway un peu raté, un peu bancal, on se rêvait brillants, scintillants, emportés, et on se roule les uns sur les autres […]. Tout est foireux par essence, mais on continue de se persuader qu’atteindre son but est la règle et non l’exception. » (p.170-171)

Il y a de ces romans qui font du bien : ceux de Fabrice Caro devraient être prescrits en vitamines.


Broadway, Fabrice CARO, éditions GALLIMARD, collection Sygnes, 2020, 194 pages, 18€.

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