A dévorer !

« Sous la lumière des vitrines », Alain Claude Sulzer : « Au malheur des hommes »

Stettler est, depuis des décennies, le décorateur officiel des vitrines du grand magasin suisse « Les Quatre Saisons » : sept devantures à habiller, saison après saison, de façon à émerveiller les badauds et susciter envie et convoitise.

« Chaque collaborateur des Quatre Saisons connaissait l’importance de Stettler pour le grand magasin, ouvert au début du siècle, voilà cinquante-cinq ans » (p.18)

Mais, à presque 60 ans, Stettler peine à se renouveler.

En cette année 1968, alors qu’un vent de liberté et de contestation souffle sur l’Europe, l’autorité et la suprématie de Stettler sont mises à mal par l’arrivée de Bleicher, son nouveau collègue qui aura en charge les vitrines une fois sur deux. Concurrence déloyale ! s’insurge Stettler, qui va tout faire pour mettre à mal la popularité grandissante de son rival.

« Il tiendrait bon. Il se défendrait, si nécessaire, même s’il ne savait pas la forme que prendrait l’attaque. Il avait atteint son cinquante-neuvième anniversaire dans la dignité et il passerait les six années qui lui restaient sans perdre son honneur. Un individu seul ne bouleverserait pas sa vie. Pourtant il était convaincu que l’embauchage de Bleicher marquait un tournant. » (p.69)

On l’aura compris : Alain Claude Sulzer nous propose le portrait d’un homme chahuté par les bouleversements de son époque. A sa décharge, il faut dire que Stettler a évolué dans un carcan rigide, bien éloigné de toute modernité ou de toute nouveauté : une éducation rigoureuse, un tête-à-tête exclusif avec une mère soucieuse des règles de bienséance, un célibat absolu… Aucune fantaisie ne s’est jamais immiscée dans la vie de Stettler.

« En dehors de la déception amoureuse de sa jeunesse, la vie de Stettler s’était jusque là déroulée sans incidents notables, elle était prosaïque, voire terne. […] Il ne connaissait pas davantage la sentimentalité que le bonheur pur ou le chagrin profond. » (p.67)

Alors, tandis que les magasins usent de nouvelles techniques d’approche des clients, doit-il résister ou accepter la révolution de son petit monde si policé ?

« Stettler savait à présent qu’on le voyait comme un vieux déchet. Comme un homme incapable de se réveiller et de voir l’avenir en face. Le futur, ce n’était pas pour lui. Il n’était plus indispensable. » (p.78)

La seule échappée de son pragmatique quotidien est celle de sa correspondance avec la célèbre pianiste radio Lotte Zerbst : un échange épistolaire délicat qui permet d’envisager une rencontre entre les deux célibataires – Lotte n’ayant connu que l’abus sexuel éhonté de son vieux maître de piano dans le cadre des ses études.

Alors que le récit progresse selon une alternance des chapitres entre Lotte et Stettler au cours de plusieurs saisons, le lecteur ne peut qu’espérer que les deux personnages principaux fassent connaissance et que l’esquisse épistolaire d’une possibilité amoureuse devienne réalité. Le dénouement n’en est que plus… Ah, je ne peux en dire plus ! Il est redoutable, concluant à la perfection ce charmant récit à la plume qui semble, à bien des égards, surannée, tant Alain Claude Sulzer parvient à rendre l’esprit cartésien de Stettler et l’abnégation de Lotte. Une pudeur certaine qui n’est pas sans rappeler les meilleures pages de Zola qui, dans Au Bonheur des Dames, rendait lui aussi merveilleusement compte de la description des vitrines du magasin. Pour moi, Alain Claude Sulzer abolit la frontière du temps et questionne parfaitement l’ancien et le nouveau, dans leur rivalité, leur défiance, leur (re)naissance.

Un petit bijou littéraire !


Sous la lumière des vitrines, Alain Claude SULZER, traduit de l’allemand par Johannes Honigmann, éditions Jacqueline CHAMBON (Actes Sud), 2020, 252 pages, 22€.

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