A dévorer !

« Moment d’un couple », Nelly Alard : psychisme littéraire d’un adultère

Olivier et Juliette sont en couple depuis dix ans, ont deux petites filles et vivent assez confortablement à Paris. Un couple lambda comme il en existe tant. Et, comme hélas dans nombre de couples, l’adultère de s’immiscer : Olivier prend Victoire pour maîtresse, une femme aux dents longues, tant dans son rapport avec les hommes que dans ses perspectives professionnelles et politiques.

Après seulement trois semaines de relation extra-conjugale, Olivier avoue à Juliette l’existence de celle qui restera V.

« Elle ne pouvait pas admettre que cela lui arrive aujourd’hui. A elle. L’adultère. Rien que le mot évoquait le drame bourgeois ou le vaudeville poussiéreux. Dans adultère, il y avait adulte, ce n’était sûrement pas un hasard. Elle eut l’impression que l’aveu d’Olivier l’avait brutalement poussée dans un nouvel âge de sa vie. C’était la fin des rêves, de la jeunesse, de l’idéal. » (p.48)

Juliette vacille : elle, qui a un passé tourmenté avec les hommes, espérait un présent apaisé avec Olivier. Las, démarrent pour elle les tourments inhérents à la crise conjugale qu’Olivier a initiée. Doutes, colère, tristesse, terreur… autant de sentiments qui vont la hanter jusqu’à l’espoir de sortie de crise.

Car, tout du long, Olivier semble englué dans cette pathétique parenthèse adultérine : jamais il ne parvient vraiment à s’affranchir de l’emprise de Victoire sur lui, emprise menée à grands coups de crises, de menaces de suicide, d’harcèlement téléphonique…

« Il se demandait comment faisaient les autres, quelque chose de si léger au départ, les proportions que ça prenait, il ne comprenait pas comment c’était possible. » (p.262)

Juliette, elle, tente de tenir bon. L’aveu de son mari lui donne l’élan pour l’aider à faire front contre celle qui peu à peu devient l’ennemie commune.

Ainsi, Moment d’un couple est le récit d’une relation triangulaire, dans laquelle Victoire apparaît « physiquement » peu mais est présente à chaque page : de fait, Nelly Allard parvient à recréer l’obsession commune que partagent Juliette et Olivier. L’écrivaine donne corps (littéralement) et âme (brillamment) au gouffre dans lequel tombe le couple.

La force de ce moment, que l’on pourrait qualifier de « crise », est sublimée par une écriture « coup de poing » : aucun signe de ponctuation des paroles rapportées au discours direct (tirets, guillemets), absence ponctuelle de ponctuation dans de longs monologues intérieurs. Tout se passe comme si l’écriture suggérait ce que les personnages « vomissent » littéralement : leurs peurs, leur colère, leurs doutes, leurs atermoiements. La frontière entre le verbal et le non-verbal se fait ténue, preuve que dans un tel « moment de crise », chaque sphère de la vie du couple est investie de cette obsession (ou dépossédée de tout ce qui reste ?).

« Peut-être, réfléchissait Juliette, étaient-ce les hommes qui rendaient les femmes folles ? » (p.361)

Les deux femmes ennemies scellent, de mon point de vue, un autre couple, face auquel le personnage masculin d’Olivier semble bien plat, car dépourvu de volonté et de détermination.

« Olivier lui avait dit un soir : J’ai peur. Peur de finir par vous perdre toutes les deux. Juliette ne l’avait pas rassuré. C’était effectivement un risque. » (p.185)

Un excellent moment de lecture, à l’intimité charnelle et psychique déroutante.


Moment d’un couple, Nelly ALARD, éditions GALLIMARD, collection FOLIO, 2013, 412 pages, 7.50€.

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