A dévorer !

« Normal People », Sally Rooney : amitié améliorée

Quel plaisir de retrouver l’écrivaine irlandaise Sally Rooney pour son nouvel opus, dans lequel on retrouve, après Conversations entre amis publié en 2019, les mêmes topoï : les frontières floues entre l’amour et l’amitié de jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence, qui se cherchent et se construisent ; des dialogues sans la ponctuation caractéristique du discours direct insérés directement dans la narration ; l’Irlande, motif géographique de cœur pour Sally Rooney ; et cette fluidité, des relations qui se font et se défont… Bonheur de lectrice !

Nos « normal people » de la chronique sont, en l’occurrence, Marianne et Connell. Tous deux fréquent le même lycée ; or, si le jeune homme y jouit d’une belle popularité, Marianne est quant à elle considérée comme une paria, du fait d’une tête trop pleine et, selon les autres, pas assez bien faite. Ces deux-là n’ont donc, a priori, rien en commun, sauf la mère de Connell, Lorraine, femme de ménage dans le manoir de la famille de Marianne. Autrement dit, Marianne et Connell ne semblent pas vraiment jouer dans la même cour.

« Au lycée, Marianne et lui font comme s’ils ne se connaissaient pas. On sait que Marianne habite le manoir blanc avec une grande allée et que la mère de Connell est femme de ménage, mais personne ne fait le rapprochement entre ces deux informations. » (p.10-11)

Pourtant, à l’abri des regards, Marianne et Connell se plaisent : la fin de leur lycée, en 2011, va inaugurer plusieurs années d’un chassé-croisé « amicamoureux » (permettez-moi le néologisme, variante française personnelle du « friends with benefits »).

Tous deux brillants, c’est au Trinity College de Dublin qu’ils vont entamer leur cycle universitaire. Là-bas, inversion inattendue des rôles : Connell ne trouve pas sa place dans ce microcosme de l’intelligentsia irlandaise friquée, tandis que Marianne irradie, populaire et charismatique. Le seul point d’accroche à cette nouvelle page de leur vie, dans leur parcours initiatique, est celui de leurs retrouvailles amoureuses.

« Ils évoluent différemment dans le monde, voilà tout, et il ne les comprendra sans doute jamais, de même qu’eux ne le comprendront jamais et n’essaieront même pas. » (p.87)

Néanmoins, l’exclusivité n’est pas forcément de mise et, par défaut de communication de leurs vrais sentiments, Marianne et Connell tendent à se perdre l’un l’autre : elle éprouve les limites de son endurance dans des relations amoureuses toxiques, héritage malsain d’une sphère familiale délétère bien que socialement établie ; il s’étiole et se consume dans un spleen grandissant.

« Chaque période de sa vie continuerait-elle à prendre la même tournure, encore et encore, celle de la même lutte implacable pour la domination ? » (p.233)

Combien de temps faudra-t-il à Marianne et Connell pour se rendre compte de l’évidence de leur amour réciproque et, finalement, simple et beau ? Qui sauvera l’autre de ses démons personnels ?

« Parfois, je me dis que je mérite des horreurs parce que je me trouve horrible. » (p.166)

Normal People me semble être le roman de la construction : construction de deux adultes par le cheminement universitaire ; construction de la complexe gestion du sentiment amoureux ; construction d’une amitié rendue bancale par la porosité de ses limites…

« Marianne avait l’impression que sa vraie vie se déroulait quelque part ailleurs, très loin d’ici, qu’elle se déroulait en son absence, et qu’elle ignorait si elle réussirait un jour à savoir comment la trouver et y prendre part. » (p.21)

A bien des égards, Sally Rooney me semble proche de l’extraordinaire Un jour de David Nicholls (2008), récit de la relation de deux amis qui jamais ne s’avouent totalement leur amour, et qui cumulent les occasions manquées. Et chacun de se construire, tant bien que mal, en fonction de l’absence ou de la présence de l’autre.

Sally Rooney signe un récit d’apprentissage quelque peu désenchanté d’une certaine génération, illuminée par endroits de quelques fulgurances. Quête de soi et quête de l’autre, l’évidence n’est pourtant jamais bien loin…

« La vie offre ces moments de joie en dépit de tout. » (p.267)


Normal People, Sally ROONEY, traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, 2021, 319 pages, 22€.

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