A dévorer !

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes », Lionel Shriver (rentrée littéraire 2021) : à vos marques, prêts, partez !

Remington Alabaster est, à soixante-quatre ans, en retraite anticipée suite à un incident fâcheux dans son ancienne entreprise. Son épouse, Serenata, continue elle à travailler en tant que « voix » pour des doublages filmiques, des livres audio ou des publicités.

Quelque peu désœuvré, Remington se met un jour en tête de courir un marathon. Le problème, le gros problème, c’est que jamais il n’a fait de sport alors que Serenata, elle, a toute sa vie durant nagé, pédalé, couru de longues distances sans envisager ni compétition ni récompense aucune. Pourtant, son mari se lance tête baissée dans ce nouveau projet, coûteux, chronophage, en faisant fi du scepticisme de sa femme. Leurs échanges, nourris d’arguments et de contre-arguments, sont certes sportifs, mais chacun campe sur sa position.

« Je pense que la popularité croissante des sports d’endurance te chagrine parce que tu es battue à ton propre jeu. D’autres amateurs que toi repoussent leurs limites au-delà de celles que tu as jamais atteintes. N’ai-je pas raison ? » (p.54)

Alors que Serenata tente de maintenir sa forme en dépit de genoux de plus en plus douloureux, Remington enchaîne les entraînements. Il se retrouve d’ailleurs sous la coupe d’une certaine Bambi, sculpturale coach cupide et sans-gêne qui voit pourtant en ce sexagénaire un étalon dont Serenata doute elle-même. Oh, elle fera le nécessaire pour l’encourager le jour-J, et assister au potentiel dépassement de soi de son mari. Mais, disons-le franchement, elle est dubitative…

« Face à la folle aspiration de son mari, elle était horrifiée, intimidée et complètement dépassée. » (p.171)

Le marathon aurait pu être un défi suffisant, mais Remington ne s’en laisse pas conter : à lui maintenant le triathlon ultime du MettleMan ! Il rejoint Bambi et toute une équipe de doux dingues qui cultivent la souffrance au nom du dépassement de soi et du mépris des non-initiés. Le mouvement sectaire n’est pas loin, à n’en pas douter… Serenata fulmine : elle sait les signes qui ne trompent pas, qui montrent que les corps vacillent, que les âmes flanchent malgré la volonté ferrée à ces corps malmenés. Mais on la relègue à l’écart, toute juste bonne à préparer à manger à l’improviste à toute la bande de triathlètes en devenir que Remington invite plus souvent que nécessaire.

« Son cher mari avait rejoint le gros du troupeau des clones décérébrés. » (p.25)

En se fixant ces objectifs (nobles ? fous ?) à plus de soixante ans, Remington cherche-t-il à se prouver quelque chose ? Si oui, quoi ? Sont-ce la persévérance et la volonté qui sont interrogées ? Lorsque l’heure de la retraite arrive et que les enfants ont déserté le foyer, est-ce la peur de vieillir à deux qui motive des désirs insoupçonnés ? Car, contre toute attente, le projet de Remington est loin de créer une proximité avec sa femme : bien au contraire, d’incompréhension en incompréhension, le couple s’éloigne. Que peut représenter le sport à plus de soixante ans ? Nouvel élan, nouveau souffle ou risque de blessure ? Faut-il chercher le dépassement ou se contenter d’une pratique modeste mais active ? Que nous dit une telle tocade lorsqu’il s’agit d’envisager plusieurs années à vieillir ensemble, à constater les dégâts du temps sur les corps et les âmes ? Au-delà de la course, du pédalage ou de la nage, c’est plutôt la lutte (des intérêts, des opinions, des egos) qui s’avère le sport le plus intense du roman… Qui gagnera ?

« Leurs points de vue contraires à l’endroit de son projet grandiose étaient en train d’ouvrir une brèche entre eux, ce qui, à leur âge, n’aurait pas dû être possible. » (p.75)

« Il avait grand besoin d’estime personnelle […] il n’avait pas grand chose à espérer et, en l’absence d’objectifs concrets, ignorait complètement comment il allait pouvoir traverser les décennies qui éventuellement l’attendaient. A posteriori, son endoctrinement était inévitable. » (p.167)

Lionel Shriver n’a pas son pareil pour partir d’un cadre on-ne-peut-plus pragmatique – en l’occurrence, un couple monsieur-madame tout-le-monde à l’orée de la retraite – pour interroger finement, brillamment et intellectuellement tout un socle culturel et social à l’échelle des États-Unis et, voyons plus large, à l’échelle de l’Homme. Bien évidemment, derrière les interrogations, il y a la critique, piquante, acerbe : le conformisme, l’American Way of life, les modes fluctuantes qui amènent à s’enticher d’une pratique, à dépenser pour elle des mille et des cents, pour y renoncer sitôt une nouvelle tendance lancée. Surplombant thématiquement tout cela, la volonté, remise en question tout du long du récit, à travers ses adjuvants, ses opposants, qu’ils soient physiques ou moraux.

« Tu t’es laissé prendre par une mode et peut-être que tu n’en as pas fini avec cette mode, mais la mode en a fini avec toi. » (p.233)

Ce nouveau roman de l’extraordinaire écrivaine américaine est une satire jouissive, à mettre entre les mains des sportifs ET des flemmards !


Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Lionel SHRIVER, traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert, éditions BELFOND, 2021, 383 pages, 22€.

Un grand merci aux éditions Belfond pour l’envoi gracieux de ce roman immanquable !

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