A dévorer !

« La femme que nous sommes », Emma Deruschi : quand le kaléidoscope féminin se fait drame

Élisa Delattre est une kiné très appréciée dans son quartier parisien. A bien des égards, elle jouit de tout ce que l’on pourrait lui envier : son mari, Loïc, est un chirurgien talentueux et charismatique ; sa petite Lucie est une adorable enfant ; son cercle amical, étoffé, ne tarit pas d’éloges sur elle et ses patients l’adorent.

Pourtant, Élisa a décidé de partir. Oui, elle met les voiles, c’est chose sûre. Pourquoi ? Son aveu commence au début du récit, avec une lettre qu’elle écrit à Marc, son collaborateur. Mais cette lettre reste en suspens pour passer, d’un chapitre à l’autre, aux différentes voix féminines qui entourent Élisa, et la sienne elle-même, sur quelques jours, voire sur quelques heures en commun. Ces fils narratifs convergent bien évidemment tous vers Élisa mais dessinent également une galerie de portraits féminins complexes, mettant en évidence les tourments et les affres que peuvent vivre les femmes. Ainsi, il est question d’Eugénie Marteau, sémillante octogénaire et patiente préférée d’Élisa, qui se désole de la spirale infernale dans laquelle sa petite-fille, Jeanne, influenceuse au million d’abonnés, est plongée depuis un malheureux post sur Instagram ; il est aussi question de Lénita, jeune SDF au bagout insolite qui tente de survivre dans le quartier d’Élisa avec son chien Doggy. Les amies d’Élisa ont également voix au chapitre : Nola, l’amie de l’ombre si jalouse d’Élisa, qui comble sa solitude et son envie à crever d’être aimée des hommes par une consommation excessive d’alcool ; Gabrielle, la sculpturale pharmacienne et sœur de cœur de sa Timou… Citons encore Cécile, la sœur aînée, délaissée par le père de ses enfants et en perpétuelle lutte pour survivre financièrement, ou Ani, la nounou sexagénaire si dévouée…

Autant de figures de femmes, autant de parcours féminins, perçus dans leurs rapports au corps, à l’homme, à la famille, aux autres… C’est dire que toutes ces entités créent un archétype de tout ce que la femme d’aujourd’hui peut être, peut vouloir, peut subir…

Dans tous les cas, tout le cénacle évoqué a bien remarqué qu’Élisa était différente : plus distante, comme déjà ailleurs. Et toutes de s’interroger : que peut-il bien se passer ?

« Il y avait plus d’un an qu’elle espaçait les rencontres. Davantage encore depuis que sa décision était prise. La femme que ses amies connaissaient n’existait plus. Elle s’était dérobée dans un coin pour s’effacer dans l’indifférence générale. Élisa pleurait en s’excusant auprès de ses amies. Elle pleurait tout ce qu’elle ne pouvait leur raconter. Tout ce qu’elle conservait pour elle seule et qu’elle aurait tant voulu partager. » (p.64)

Elles ne peuvent imaginer le pire. Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, et l’envie de fuir d’Élisa répond à un courage sans nom pour sa propre survie et celle de sa vie. Car même à l’abri d’un appartement cossu, les pires démons peuvent y exercer leur sombre domination.

La fuite aura-t-elle lieu ? Élisa va-t-elle réussir à échapper à son bourreau ? Lorsque, à la fin de chaque chapitre relatif à une femme de l’entourage d’Élisa, chacune reçoit un coup de fil en pleine nuit la veille de la fuite (fuite encore ignorée par elles), de leur tendre Élisa, aucune ne se doute de ce qui va lui être annoncé… Et c’est le cœur au bord des lèvres que nous lecteurs découvrons et le dénouement de ce projet et la fin de la lettre d’Élisa, levant le voile sur tous les indices qui déjà ponctuaient le récit.

« Le chagrin, le traumatisme, la peur se mélangeaient. C’était intolérable mais c’était le prix à payer que d’être vivante. Une chance ou un calvaire. Les deux étaient intrinsèquement liés désormais. Exister, c’était souffrir. La vérité la plus dure à admettre pour elle se logeait là. Elle regrettait de vivre. Elle voulait un ailleurs mais elle n’avait qu’un maintenant. Elle rêvait de jours meilleurs et était prisonnière d’un ici. Penser demain pour tenir aujourd’hui. » (p.140)

Ce premier roman s’attaque à un sujet ô combien d’actualité : les violences conjugales et les féminicides. Et l’on tremble de dégoût à lire ces ignominies qui pourtant existent et tuent, dans l’ombre, nombre de femmes. La construction du récit contribue largement à la tension grandissante et à l’intensité dramatique, puisque c’est avec pudeur que l’on progresse vers l’acte final, pourtant terrifiant.

« Il l’aurait mordue avec ses mots et battue avec ses mains. » (p.169)

Il y a aussi dans ce récit la beauté de tous ces portraits de femmes, loin d’un catalogue du fait de la complexité de chacune. Emma Deruschi donne à chacun de ces portraits une incarnation propre de telle ou telle problématique féminine. Le tableau qui en résulte tient presque de l’épopée féminine, chaque femme incarnant une lutte, un combat contre une adversité x ou y.

« Mon père il a brisé beaucoup de vies. » (p.238)

Encore une fois, un roman coup de poing, qui laisse pantois…


La femme que nous sommes, Emma DERUSCHI, éditions FLAMMARION, 2021, 250 pages, 18€.

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