A dévorer !

« Apaiser nos tempêtes », Jean Hegland : mal de mères

Être une femme et, surtout, avant tout, être une mère… Jean Hegland, écrivaine américaine de renom, publie en 2004 ce roman, qui ne paraît que cette année en France. Pourtant, plus que jamais son contenu semble intemporel : la maternité subie, choisie ; l’avortement, le deuil d’un enfant ; l’amour inconditionnel face aux doutes… Apaiser nos tempêtes est comme une houle : la vague de la maternité devient une déferlante qui emporte tout ou presque sur son passage. De là à perdre pied, il n’y a peut-être qu’un pas.


Nous sommes à la fin des années 70. Deux jeunes femmes, qui ne se connaissent pas, sont confrontées à une grossesse non désirée : si Anna, étudiante en photographie, choisit d’avorter, Cerise, issue d’un milieu très modeste, décide de garder son bébé.

« Puisqu’elle n’était pas une mère, comment pourrait-elle avoir un bébé ? Avoir un bébé ne pouvait être qu’un accident, un échec, une énorme erreur. Car, en ayant un bébé, elle perdrait tout ce qu’elle était et tout ce qu’elle voulait devenir, tout ce qu’elle espérait faire et tout ce qu’elle espérait créer. Et à quoi cela rimerait-il, pour le bébé, d’avoir une mère qui ne ressemblerait en rien à la femme qu’elle aurait dû être ? » (p.65)

L’une subit le déchirement douloureux de ses entrailles amputées et de son cœur à jamais incomplet, l’autre se remplit d’un amour fusionnel pour la chair de sa chair, assumée de bout en bout.

Les années passent. Anna a percé dans le microcosme arty de la photographie, a fait sa vie avec Eliot et devient officiellement, cette fois-ci, mère, en donnant naissance d’abord à Lucy, petite pépite lunaire, puis à Ellen, nourrisson souffreteux suite à un accouchement difficile. Anna ressent pleinement son accomplissement en tant que maman, même si les difficultés matérielles et professionnelles mettent à mal son ancrage familial historique en la conduisant elle et sa famille à déménager pour la Californie. Un renoncement (un sacrifice ?) certain qui conduit directement à une stérilité créatrice pendant plusieurs années. Peut-on tout avoir lorsque l’on est mère, ou l’abnégation, à tel ou tel degré, est-elle obligatoire ?

« Cette interrogation l’emplissait parfois d’un vague désespoir, comme si elle était, elle aussi, piégée dans son utérus, mais à d’autres moments l’idée que sa vie pourrait être complète sans l »art était presque attrayante. » (p.140)

Cerise, quant à elle, a un deuxième enfant, Travis. Cette fois-ci, le père est bien présent au début mais totalement irresponsable.

« C fois, sa grossesse ressemblait à une seconde chance, une opportunité de bien faire, d’être à nouveau la bonne mère de l’époque où Melody était enfant, et non cette femme qui, sans trop savoir comment, avait élevé une étrangère pleine d’amertume. » (p.191)

Il faut peu de temps pour que la « famille » recomposée explose, un peu plus de temps pour que Melody parte en vrille lors de son adolescence, et une urgence de tous les instants pour que Cerise puisse joindre les deux bouts.

« Les choses n’avaient pas été faciles pour Melody, Cerise le savait – une enfance sans argent et sans père, dans un appartement miteux, avec une mère toujours au boulot, toujours épuisée. » (p.166-167)

Anna et Cerise n’étaient pas amenées à se rencontrer. Pourtant, le drame qui va pulvériser la vie de la dernière inaugure une nouvelle vie d’errance, ses repères étant partis en fumée, son cœur de mère à jamais mort… La propre errance d’Anna, sans doute moins douloureuse mais pas moins éprouvante, va rencontrer celle de Cerise, en reconstruction partielle.

« Anna se demanda d’où cela pouvait bien venir, elle se demanda comme la détresse de Cherie pouvait ainsi refléter la sienne. » (p.479)

De ces deux âmes meurtries, de ces deux mères éplorées par les traumatismes d’un passé plus ou moins récent, quelle (re-)naissance peut-on espérer pour chacune ?

« Sa vie n’était faite que de sables mouvants, poison et fumée noire, et il était absurde de prétendre qu’elle pourrait un jour redevenir simple, entière, solide comme celle des autres gens. » (p.451)

Apaiser nos tempêtes entrelace ainsi le cheminement, le chemin de croix de Cerise et d’Anna. Deux femmes devenues mères malgré elles, puis mères consentantes. Deux parcours de vie que le réalisme de l’écriture de Jean Hegland sublime. On dévore le roman le cœur serré, que l’on soit mère ou non, car toute la complexité de la femme y est intelligemment transcrit : le refus ou le désir d’enfant, l’amour maternel dévorant, l’abnégation, la mort de l’enfant…

« On est toutes tellement seules, dans notre rôle de mère. On peut parler école, échanger les petites choses craquantes qu’ils disent. On peut se plaindre qu’ils nous en font voir. Mais on ne peut pas parler de l’amour terrifiant qu’on leur porte, ni avouer qu’on s’effraie nous-mêmes, en essayant de s’occuper d’eux sans perdre la boule. On ne peut pas parler de tout ce qu’ils nous apprennent, de tout ce qu’ils nous coûtent, de tout ce qu’on leur doit. » (p.494)

Un récit d’une rare beauté, d’une sensibilité extraordinaire. Un chef-d’œuvre sur l’identité de mère.


Apaiser nos tempêtes, Jean HEGLAND, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru, éditions PHEBUS, 2021, 559 pages, 23€.

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