A goûter

« L’interruption », Dominique Noguez : érudition sans limite

Adrien Delcourt obtient, à presque soixante ans, l’opportunité de briguer une chaire de philosophie au Collège de France. Seulement, il doit tirer son épingle du jeu pour se démarquer de son concurrent en réussissant les nombreuses visites aux illustres érudits dans des domaines divers et variés, déjà en place au Collège. Auprès de chacun, il lui faut démontrer sa légitimité à siéger auprès d’eux.

« Ce qui comptait, désormais, c’était d’être à la hauteur. Moins léger, moins imprévisible, plus grave, conscient de ses responsabilités intellectuelles. La tête dans l’avenir et les pieds sur terre, bien visés au sol. » (p.14)

Ces visites sont l’occasion, dans le récit, à de nombreuses digressions autour de la philosophie bien sûr, mais aussi de la littérature, des sciences ou de l’histoire. Disons-le franchement : le lecteur se doit d’être armé d’une solide culture générale. En effet, de nombreuses références philosophiques, entre autres, et plus largement des sciences humaines, sont convoquées : Heidegger, Hegel, Kant, Jankélévitch, Comte pour ne citer qu’eux. Une lecture rendue, de fait, (très) exigeante.

Le roman, sorte d’ovni littéraire, propose aussi une critique acerbe sur le monde de l’édition littéraire, avec notamment le personnage (le meilleur à mon avis car truculent) de Jean-François Riquiert. On y épingle l’entre-soi littéraire, les sauteries intéressées dans les lieux où il faut être.

« En sourdine ou aux éclats, c’était le même psychisme bourré de flatulences, la tristehimie du moi qui n’arrive jamais à dire toi. » (p.198)

Le constat est désabusé : que faut-il pour qu’une œuvre reste à la surface d’un océan de publications ?

« Il était philosophe et trouvait que les écrivains étaient plus courageux que les philosophes, dont une forte minorité s’abritait derrière le jargon et l’amphigouri. Les écrivains jouaient davantage la transparence. Laquelle avait évidemment l’inconvénient de laisser paraître avec netteté les pustules et les suppurations des mauvais styles. » (p.104)

Et Adrien Delcourt, au crépuscule de sa vie professionnelle, de s’interroger sur les traces qui resteront de son œuvre : quels écrits survivront à sa mort ? Que retiendra la postérité ? Quelle part de vanité (possible) y a-t-il dans toute entreprise d’écriture et d’édition ?

« il ne faut jamais penser au passé, nous étions plus brillants, ni à l’avenir où nous le serons moins. » (p.38)

La possible nomination d’Adrien à la chaire de philosophie marquera-t-elle le point d’orgue du récit ? Que se passera-t-il en cas d’échec ? L’interruption, évoquée par le titre, est-elle celle d’une carrière ou autre chose ?

« Décidément, pensa-t-il, cette vie aura été un brouillon très imparfait. » (p.180)

De mon point de vue, ce roman est intellectuellement brillant, de par l’érudition dont Dominique Noguez fait preuve, mais d’une difficulté certaine pour qui ne maîtriserait pas toutes les notions intellectuelles évoquées. Personnellement, je me suis questionnée sur l’enjeu de toutes ces conversations certes éclectiques mais toutes pointues : qu’apportent-elles au récit sinon un aperçu inédit d’un cénacle qui règne sur l’esprit parisien ? Par conséquent, que l’on excuse mon ignorance face à la réponse à apporter à une telle question…


L’interruption, Dominique NOGUEZ, éditions FLAMMARION, 2018, 18€, 230 pages.

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