A dévorer !

« Pas les mères », Katixa Agirre : mater dolorosa…

Âmes maternelles sensibles, s’abstenir… Et pourtant, il y aurait urgence à s’emparer séance tenante de cet extraordinaire récit de Katixa Agirre, écrivaine basque espagnole, qui questionne la maternité en se concentrant, notamment, sur ce qui pousse certaines mères à tuer leur propre enfant. Vous frémissez ? Madame Agirre a l’art et la manière (littéraire, émotionnelle) de conter l’impensable avec intelligence et délicatesse.

Tout commence par un fait divers : une riche femme, Alice, défraie la chronique espagnole car elle a noyé ses deux bébés, des jumeaux, Alex et Angela. Pourtant, ces enfants semblaient si désirés : un homme plus âgé que son épouse et qui aspire à endosser le rôle de sa vie ; le parcours éprouvant du combattant pour bénéficier du coup de pouce de la science afin de réussir, enfin, une FIV ; une nounou pour aider la maman… Toutes les conditions réunies pour penser que ces bébés étaient aimés. Mais Alice les a noyés. L’un. Puis l’autre.

« Deux bébés, noyés dans la baignoire, en plein été. » (p.58)

Inconsciente de son geste, son avocate plaide l’irresponsabilité, mais en aucun cas un acte prémédité. Alice mérite-t-elle la prison à vie ? Quel châtiment pour expier la pire faute que l’on puisse imaginer ? Peut-on concevoir des circonstances atténuantes ?

Ces questions, la narratrice se les pose. Ancienne amie d’Alice du temps de leurs études, elle la retrouve à la Une des médias lorsqu’elle apprend avec horreur les faits. Elle, qui est une écrivaine – reconnue – à ses heures, y voit matière à narrer. Elle, qui est devenue mère au même moment, y voit matière à réfléchir sur ce qu’est être mère, tout justement.

« l’identité de mère avait fini par dévorer toutes les autres et avait exilé tous mes autres moi du passé vers de lointaines contrées » (p.34)

Est-ce que l’on « tue » quelque chose de soi en renaissant mère ?

Deux parcours de femmes, deux parcours de mères. La narratrice évoque, sans fards, sans détours, sans complaisance, son histoire et sa jeune expérience de mère.

« Les heures qui se traînent, les yeux dans le vide. Entièrement vouée à autrui. » (p.75)

Une objectivité certaine qui met à distance, tant pour son propre récit que pour celui d’Alice, le pathos inhérent à la venue au monde d’un enfant (ou sa mise à mort). Ce qui est remarquable, c’est que le roman de Katixa Agirre embrasse plusieurs formes littéraires : on a le récit autobiographique (celui de la narratrice) ; la biographie d’Alice – partiellement reconstituée à partir des journaux et du travail d’enquête – ; l’exposé théorique (mais passionnant) sur l’infanticide dans l’Histoire, les pathologies post-partum de la mère ; citons encore la rhétorique juridique avec le discours d’un orateur pénaliste (avocat, procureur…).

« Je construisais Alice en même temps que je me construisais moi-même. » (p.78)

En aucun cas, à aucun moment, le geste d’Alice n’est excusé. La problématique, complexe, est celle de l’expliquer. Mais quand tous se heurtent au mystère qui auréole la coupable, difficile d’émettre un verdict absolu et vraiment définitif.

Ce qui advient au monde, c’est le récit qu’engendre la narratrice sur ce récit (et, par mise en abyme, le récit de Katixa Agirre lui-même) : le processus d’enquête qu’elle mène s’apparente à une grossesse, avec ses difficultés, ses doutes, ses zones d’ombre et ses fulgurances. L’accouchement, la « délivrance » sera celle du récit achevé. Qu’importe au final le verdict : la matière littéraire maintiendra en vie les deux petits défunts, mausolée de papier.

« Il me fallait donc m’éloigner de la réalité. M’approcher de la fiction. Espérer que, par une de ses failles, un peu de vérité s’échappe. » (p.110)

Pas les mères est un incroyable roman, qui remue, perturbe, que l’on soit mère (encore plus) ou non. La maternité et de l’enfantement sont génialement prétextes à une réflexion sur la création et la mise au monde littéraire. Genèse de la création et de la destruction. Force et faiblesse se frôlent, se heurtent, se combinent. Mais être mère, n’est-ce au final pas cela ?


Pas les mères, Katixa AGIRRE, traduit de l’espagnol par Lise Belperron, éditions GLOBE, 2021, 215 pages, 20€.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s