A croquer

« Disparaître ici », Kelsey Rae Dimberg : au nom du pouvoir…

Finn est une jeune femme qui a fui un passé tourmenté pour se créer une vie autre, différente, nouvelle. Avant, elle répondait à son premier prénom, Nathalie. Avant, elle a fui une famille recomposée d’une banlieue du Nord-Est des États-Unis. Avant, elle a bénéficié de l’aura dorée de la riche vie de son amie Erica. Avant… avant le drame.

« A chaque nouvelle étape franchie, mon exaltation était refroidie par l’angoisse. » (p.84)

Nathalie a troqué son prénom pour son second, Finn. En Arizona, terre aride et inhospitalière, elle est devenue la baby-sitter de la petite Amabel, petite-fille du sénateur Jim Martin, patriarche d’une dynastie et homme politique accompli. De nouveau, cet emploi lui permet de frayer discrètement parmi le gotha de la région et, accessoirement, d’être devenue la petite amie de Bryant, chargé de communication auprès du sénateur. Mis à part la chaleur étouffante de cet été-là et les caprices de la petite fille de quatre ans et demi, Finn peut profiter d’un quotidien plutôt tranquille et clairement privilégié, tandis que Marina, la mère d’Amabel, s’active pour organiser un gala d’importance au sein de sa galerie d’art, et que Philip, le père, gère son restaurant huppé.

Mais, en ce 4 juillet festif, Amabel pointe du doigt dans la foule amassée une jeune femme rousse. Selon elle, elle les suit. Finn ne prête guère d’attention aux propos de l’enfant, jusqu’à finalement confirmer les dires de la petite : la rouquine en a bien après elles… ou plutôt après Philip.

« Elle avait déclenché une réaction en chaîne, fait basculer le premier domino, arraché la cheville qui retenait toute la muraille. » (p.299)

Peu à peu, l’identité de la mystérieuse inconnue est révélée. Finn y voit un danger certain pour la famille Martin et s’implique personnellement, malgré les mises en garde tacites de l’entourage d’Amabel pour se tenir à distance. Elle découvre que si elle-même a tu un passé et reconstruit sa vie sur des mensonges, les autres peuvent en faire autant… voire pire.

« Tu te rappelles la fois où nous avons parlé de savoir quand il est temps d’arrêter un jeu ? On peut tout à fait raconter des histoires tant qu’on est capable de s’arrêter quand on nous le demande. » (p.16)

Et l’acmé du récit d’advenir avec un drame inattendu qui bouleverse la vie de Finn et remet en question son emploi, sa place dans la famille Martin.

« Mon cerveau trébuchait sans arrêt sur cette réalité nouvelle. Il était impossible que soit advenu ce qui était advenu. » (p.241)

Pourtant, elle sent que des zones d’ombre demeurent et que l’on veut sciemment l’écarter du microcosme doré dans lequel elle a œuvré dans l’ombre. Pourquoi cette soudaine mise à l’écart ? Que veut cacher la famille Martin ? Quel rôle chacun joue-t-il dans le drame qui est arrivé ? Quels jeux de pouvoir régissent la trame familiale du sénateur jusqu’à des considérations pragmatiques amorales primant sur une supposée éthique vertueuse ? L’argent et l’influence peuvent-ils tout acheter ? tout excuser ? tout sauver ?

« Sous la panique affleurait à présent un pressentiment nauséabond et sordide. » (p.324)

Au-delà d’un bon récit haletant à la frontière du thriller, Kelsey Rae Dimberg offre une intéressante réflexion sur l’opportunité de changer de vie, de troquer son identité pour une autre : s’agit-il alors de mensonge(s) ? A quels moments craindre le boomerang du spectre du passé ? Et, au-delà de ça, peut-on échapper aux démons de notre histoire ? Disparait-on jamais vraiment ? Quelle légitimité à se revendiquer « autre » ?

« Ayant pris l’habitude de déformer la vérité, d’inventer, d’omettre, de taire et de prétendre, je croyais savoir déjouer le mensonge. » (p.119)

L’écriture se fait plus incisive lorsqu’elle gratte le vernis de la sphère politique et de l’élite de toute petite ville : derrière le strass et les paillettes, les poignées de main affables et une bonhomie feinte, seuls comptent les intérêts personnels.

« la famille Martin poursuivrait sa trajectoire de rouleau compresseur, sans coup férir » (p.414)

Alors, la primo-romancière ruse et use de cette petite baby-sitter lambda pour mener à bien tant le fil de l’intrigue que celui de ses thématiques. Les ingrédients d’un bon page-turner de belle qualité.


Disparaître ici, Kelsey Rae DIMBERG, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Tania Capron, éditions du CHERCHE-MIDI, 2020, 476 pages, 23€.

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