A croquer

« Toucher la terre ferme », Julia Kerninon : rester à flot dans les remous intérieurs d’une femme devenue mère

Julia Kerninon est une écrivaine nantaise (cocorico !) merveilleusement prolifique et qui, récit après récit, fonde son propre socle d’une prose bien à elle, c’est-à-dire merveilleuse par son phrasé, à la fois épique et concis (la justesse objective de chaque mot). Laissant la fiction pour revenir, après Une activité respectable, à l’écrit autobiographique, Julia Kerninon sonde, dans Toucher la terre ferme, son identité d’écrivaine, de fille, de femme et de mère.

Ainsi, à trente-six ans, la jeune Nantaise réfléchit à la maternité, à ce que l’on perd (peut-être), ce que l’on gagne (sans doute). Sans langue de bois, et bien plutôt avec la franchise bienvenue et bien pensée de chaque mot, Julia Kerninon donne littéralement corps et âme à l’enfantement, elle qui l’a vécu à deux reprises.

« j’ai pensé que tout s’arrêtait là, alors qu’au contraire tout commençait » (p.22)

Chair pragmatique et incarnation littéraire. La douleur, le doute, l’envie de fuir, l’apaisement, l’évidence… autant de fulgurances des sentiments et des ressentis qui bouleversent, en si peu de temps, une vie.

Devenir mère la fait se questionner sur cette nouvelle « fonction » : annule-t-elle ce qu’elle a été précédemment ? Est-elle forcément différente ou est-ce une facette de plus à assumer en tant que femme ? Elle qui « engendrait » des récits, des textes, mère de sa prose et de son œuvre, peut-elle se dédoubler en une figure maternelle autre sans renoncer à ce qu’elle a été et souhaiter rester ?

« J’étais cette jeune femme épuisée, instable, tapant sans relâche sur son clavier, un verre à la main, un vrai écrivain, lisant de plus en plus de livres et des livres de plus en plus compliqués, et me sentant de plus en plus vide pourtant. » (p.12)

Julia Kerninon relate la genèse de sa vie amoureuse et celle de sa vie entière : les relations passionnelles et passionnées qui ont compté, qui l’ont faite et façonnée, et pourtant c’est avec un autre homme qu’elle a choisi d’enfanter ; les livres, l’écriture et la lecture ; les voyages et les virées ; les amis et les amants. De ce retour en arrière foisonnant, parfois tempétueux, on perçoit la fougue, la liberté, la solitude aussi : alors, est-ce à se demander si la maternité est histoire de renoncement ?

« Je pensais que je disais adieu à la personne que j’avais été, et je me forçais à trouver en moi le courage d’abandonner cette peau douce, vaisseau qui m’avait tant fait voyager, pour une autre dont la valeur ne me serait révélée que lorsqu’il serait déjà trop tard pour reculer. » (p.24-25)

Julia Kerninon évoque sans ambage cette crainte sans doute légitime car devenir mère convoque nombre d’idées préconçues (« tu n’auras plus de liberté », « il faudra que tu renonces à ce que tu aimes », « tu n’auras plus de temps pour toi », « j’espère que tu en as bien profité, parce que maintenant… »). Pourtant, le constat est bel et bien là : certes, elle dispose d’un temps moins libre et de moins de temps libre, d’une autre organisation, mais allier ses enfants à l’écriture s’avère possible parce que les deux lui sont essentiels. Alors ses enfants s’adaptent et elle adapte sa vocation (de mère ? d’écrivaine ?) à eux. Savant et intelligent équilibre qui tord le cou aux clichés et aux regrets éventuels.

« Je lis en surveillant mes enfants dans le bain, je lis quand ils courent autour de moi le matin, je lis à table et ils font comme moi. C’est tout. » (p.80)

Sa vie passée l’a amenée à embrasser des choix sans doute différents de la femme qu’elle était avant, mais l’épanouissement le plus lumineux, le plus évident, est celui du « maintenant ».

« Après la jeunesse, après la douleur, les erreurs, les tentatives, la tristesse, la folie, j’ai traversé la cascade. De façon presque imperceptible au début, j’ai cessé d’être un enfant, je suis devenue une mère. Je suis restée un écrivain. » (p.105)

Nous retiendrons de ce petit récit la belle déclaration d’amour faite tant à ses enfants (extraordinaire et bouleversante anaphore de tout ce que sont ses enfants à la fin du texte) qu’à leur père : une déclaration émouvante, touchante, parce que d’une humanité (celle qui dit l’essentiel, bon ou mauvais) déconcertante.

Au final, Julia Kerninon reste l’écrivaine extraordinaire que l’on connaît, et se drape avec une belle humilité du rôle de mère et d’épouse. Il n’en faut pas plus pour ne plus douter de ce que la vie nous amène à être ou devenir : les remous sont autant de mises à l’épreuve qui nous enrichissent, pourvu que nous gardions le cap vers ce qui nous meut intrinsèquement.

Julia Kerninon redéfinit le roman d’apprentissage à sa façon, nous conduisant le long d’un parcours initiatique qui trouve progressivement en son chemin l’harmonie de la femme, de la mère et de l’écrivaine.


Toucher la terre ferme, Julia KERNINON, éditions L’ICONOCLASTE, 2021, 116 pages, 15€.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s