A dévorer !

« Le temps d’une autre », Delphine Bennatar : « Et nos amours / Faut-il qu’il m’en souvienne »

Au mitan de sa vie de femme, de mère et d’épouse, Nikola, une thérapeute de renom, a le sentiment de s’étioler : son couple avec Raphaël sombre doucement mais sûrement dans une monotonie inédite ; ses enfants, Joséphine et Léo, ne se soumettent guère à son autorité et ne lui accordent guère d’intérêt. Lassée par le constat d’un sacrifice quotidien sans retour des siens, Nikola assume de démissionner de son rôle de l’ombre : que ses enfants rentrent à pas d’heure, que son mari ne lui glisse qu’un baiser sur son front en guise de discussion. Et l’ombre, elle préfère y demeurer : tapie dans sa chambre dès qu’elle le peut, loin de l’ignorance des siens.

« Je peux dire que tout m’a réussi. Que je n’ai pas à me plaindre. Et pourtant. Je creuse mais je ne trouve pas la solution à mon bonheur. Je l’ai connu autrefois, mais je l’ai perdu aujourd’hui. Le temps est passé dessus et l’a enseveli avec les années. » (p.13)

« La vérité, c’est que je me sens délaissée par cette famille. Et sans doute que j’y ai ma part de responsabilité. En démissionnant de mon rôle de mère, j’ai divorcé de cette famille tout entière. » (p.54)

Pourtant, leurs débuts étaient prometteurs : la fougue de la passion, un désir physique jamais rassasié, une ambition dévorante pour réussir professionnellement. Et surtout, le serment de ne pas sombrer dans l’infidélité. Le couple parfait, la famille parfaite.

La révolte de Nikola est plombée lorsqu’elle pressent que Raphaël la trompe : le doute prend progressivement possession d’elle. Sur ses gardes, elle scrute les moindres indices.

Trois semaines de vacances estivales aux Baléares sont envisagées comme une trêve. Même si elle est consciente de participer à une vaste mascarade, la thérapeute essaie de jouer le jeu face à Raphaël et aux enfants. L’illusion de la famille parfaite, cette fois-ci.

Hélas, le pressentiment de Nikola était le bon et l’évidence de l’infidélité de Raphaël éclate. Sans concession, notre héroïne coupe court : le couple se sépare. Mais c’est sans compter la fusion des deux protagonistes, que presque trente ans de vie commune ne peuvent démentir. Alors, ils décident de se revoir dans le dos de la nouvelle compagne de Raphaël : d’ex-épouse, Nikola devient maîtresse. Et la fusion de renaître de ses cendres, intacte, évidente, salvatrice.

« Je voulais tout refaire. Tout déconstruire pour tout reconstruire. » (p.76)

Est-ce là la possibilité d’une reconquête, d’un nouvel élan dans leur mariage ? L’incartade de Raphaël peut-elle être réduite à un accident de parcours à pardonner, ou du moins à oublier ? Comment un couple peut-il œuvrer à sa résistance au temps ? Comment rendre l’amour imperméable aux dangers de la vie ?

« Nous étions dans le présent. Dans l’instant et dans l’immédiateté du moment à saisir. » (p.159)


Delphine Benattar signe un roman de toute beauté, à travers le portrait complexe d’une femme qui se révolte contre le rôle qui lui est assigné dans la famille sans qu’il y ait reconnaissance de ce qu’elle est, de ce qu’elle donne. Elle remet pertinemment en question les attendus des autres à son égard, pour mieux se redéfinir et reprendre possession de son identité intrinsèque. C’est ainsi souligner les carcans sociétaux qui enferment et emprisonnent. Crise de la cinquantaine ? Non, revendications légitimes de survie.

« J’ai repensé à ma vie. A ces années d’annihilation et de dévouement aux autres. Aux miens. […] J’ai pris conscience tout ce temps perdu à vouloir contenter tout le monde, ma famille, mes patients, nos amis. Je n’en pouvais plus. Peut-être même que cette crise existentielle était intimement liée à ce que nous traversions dans notre couple. » (p.39)

L’écrivaine procède ensuite à un focus sur le couple Nikola-Raphaël, en interrogeant l’endurance du couple aux serments et au temps qui passe. Entre dévouement et reniement, l’amour conjugal est balloté, régulièrement malmené. Mais Delphine Benattar reste optimiste et tend à suggérer que l’évidence des débuts ne disparaît jamais vraiment. Alors, il s’agit de s’aimer autrement, différemment, en bonne intelligence…


Le temps d’une autre, Delphine BENATTAR, éditions ANNE CARRIERE, 2022, 190 pages, 18€.

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