A dévorer !

« Quelque chose à te dire », Carole Fives : une vie palimpseste ?

Nouvel opus de Carole Fives en cette rentrée littéraire et enthousiasme sans nom pour son nouveau roman ! D’ailleurs, inaugurer la rentrée littéraire avec un récit qui met en abyme l’écriture d’un roman, n’est-ce pas idéal ?!

Elsa Feuillet vit à Lyon. Maman solo qui a la garde de son fils de sept ans une semaine sur deux, elle occupe son temps à l’écriture. Le succès est là mais dans des proportions mesurées. Elle est loin de la gloire littéraire qui auréole Béatrice Blandy, écrivaine adulée par les plus grands critiques pour une œuvre morcelée dans le temps mais fulgurante d’intensité. Elsa admire Béatrice Blandy : elle connaît par cœur ses textes de celle qui incarne à ses yeux l’écrivaine absolue.

Mais Béatrice Blandy est fauchée par un cancer foudroyant, et Elsa se retrouve privée de son idole littéraire. Pourtant, la jeune femme reçoit un jour une lettre de Thomas, le mari de Blandine : dans la missive, il lui explique son admiration pour le roman qu’elle a écrit, et son souhait de la rencontrer.

Interloquée que le mari de Béatrice Blandy puisse l’inviter à Paris, Elsa hésite longuement à accéder à sa demande. Une fois sur place, elle découvre un vaste appartement où tout rappelle le luxe et le faste élégant d’une femme qui a œuvré à se construire comme écrivaine et à faire de son lieu de vie une œuvre. L’opulence du cadre est inédit pour Elsa, bien plus modeste dans ses goûts et dans son mode de vie.

Contre toute attente, l’alchimie entre Thomas et Elsa est naturelle. Mieux encore, Thomas en vient à la courtiser. Elsa cède à ses avances, flattée, mais toujours le regard de Béatrice, présent sur les nombreuses photos dans l’appartement, semble la suivre, critique et accusateur. Est-elle dans une position d’imposture ? L’épouse défunte blâmerait-elle la nouvelle occupante ?

« Qui était le fantôme finalement, de Béatrice ou d’elle ? » (p.125)

Elsa essaie de prendre ses marques auprès de Thomas. Elle découvre auprès de lui un mode de vie qu’elle ignorait, des codes qu’elle ne maîtrise pas. Les soirées en société ont tout pour elle du rite initiatique, et Elsa peine à trouver sa place. De plus, le fait d’être confrontée à la page blanche la prive de toute sérénité : depuis le succès de son précédent récit, il lui est difficile de se lancer sur autre chose.

Lorsqu’elle découvre dans l’appartement les feuillets d’un manuscrit inachevé de Béatrice, Elsa est confrontée à un choix : doit-elle révéler cet inédit auprès de l’éditeur de Béatrice et l’offrir à son lectorat ? Peut-elle s’en emparer et l’achever ? Après tout, le style Blandy, elle maîtrise, pour avoir lu et relu les œuvres de l’écrivaine. Serait-ce malhonnête ? Mieux (ou pire) encore : ne peut-elle pas s’attribuer ce nouvel écrit et s’autoriser à croire en un nouveau succès, d’office assuré ? Car, après tout, personne n’est au courant que Béatrice Blandy travaillait sur un texte. Non ?

« Elle n’avait qu’à s’inscrire dans les traces de Béatrice, suivre son exemple. » (p.36)

Il est impossible d’en dire davantage et de révéler la décision d’Elsa. Mais de ce choix découlent de nombreuses conséquences, heureuses et malheureuses, jusqu’au dénouement final, pirouette intelligente et inattendue.

« Elsa, puisqu’elle était entrée dans la vie de Thomas, avait désormais ce rôle à jouer, c’était même une mission, en tant que fidèle lectrice, au nom de cette dette qu’elle se sentait encore envers Béatrice, dont l’œuvre l’avait tellement inspirée, dont l’œuvre lui avait montré que oui, c’était ça aussi la littérature. » (p.60-61)


Carole Fives questionne dans son nouveau roman l’écriture dans ce qu’elle représente dans sa phase de création, mais aussi de re-création. L’enjeu du plagiat est central, et la notion de palimpseste d’être le fil de tout le récit : peut-on écrire à partir de rien ? Dans l’œuvre de tout écrivain, n’y a-t-il pas la superposition de tous les textes lus et intellectuellement ingérés pour donner vie à un autre texte, hybride, ou conglomérat de toutes ces influences ? A partir de quel moment « l’emprunt » devient-il malhonnêteté intellectuelle ? L’inspiration d’un écrivain est-elle absolument inédite ? L’écrivain est-il alors artiste ou artisan ? Qu’est-ce qu’un écrivain laisse de lui dans son œuvre ? Jusqu’à quel point un texte peut-il incarner son auteur ? Autant de réflexions passionnantes sur les enjeux de l’écriture.

« Pour la première fois de sa vie, alors qu’elle avait usurpé la place d’une autre, Elsa se sentit légitime. » (p.146)

Notons également, thématique de prédilection que j’affectionne, le décalage entre les classes sociales, enjeu critique dans le roman que Carole Fives esquisse de façon subtile. Enfin, quand l’admiration vire-t-elle à l’identification ? Une question qui n’est pas sans rappeler l’excellent D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan.

Ce récit se dévore et, à bien des égards, est cinématographique : à quand une adaptation en film ?!


Quelque chose à te dire, Carole FIVES, éditions GALLIMARD, 2022, 168 pages, 18€.

1 réflexion au sujet de “« Quelque chose à te dire », Carole Fives : une vie palimpseste ?”

  1. C’est un dilemme. Comment ne pas être subjugué par le début d’un livre écrit par un écrivain qu’on admire ? Comment s’employer à ne pas continuer, dans son imagination, la suite de ce livre ?
    D’un autre côté, comment faire abstraction de ce qu’on a lu et s’interdire de plagier un écrivain que l’on admire ?

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