A dévorer !

« L’homme qui danse », Victor Jestin : le beat du spleen

Ô joie de retrouver le talentueux Victor Jestin pour son second roman trois ans après son remarquable et remarqué premier récit La Chaleur. On retrouve ici l’un des motifs favoris du jeune écrivain, à savoir un protagoniste masculin, que l’on suit dès ses plus jeunes années, et ses atermoiements. En l’occurrence, Arthur est un garçon qui, depuis l’enfance, est introverti. Difficile pour lui de se lier spontanément aux autres : les interactions sociales lui sont difficiles et nombre de situations suscitent en lui un malaise certain.

« Je n’accrochais à rien. Les gens me glissaient entre les mains. Une distance incompressible persistait entre eux et moi. » (p.39)

Le drame inhérent à sa vie a peut-être été celui où, à l’âge de dix ans, lors d’une fête d’anniversaire d’un camarade organisée dans la discothèque de l’oncle de ce dernier, La Plage. Plein de bonnes intentions, le-dit oncle a voulu forcer Arthur à danser, faisant fi de ses réticences et n’hésitant pas à user de la violence. Un drame originel qui semble vouloir sceller ce que beaucoup pourraient considérer comme un handicap social.

« Peut-être avais-je l’air pathétique, si raide, les mains jointes devant moi, comme prêt à annoncer une directive, et pourtant si perdu. Je ne savais pas me tenir autrement. C’était la faute de mes bras encombrants, trop gonflés pour demeurer ballants le long du corps. Je les maintenais un peu relevés. Ma confiance en moi, toute petite, se logeait quelque part entre eux deux. Cette partie-là ne se musclait pas comme este, au contraire : toute pression, tout stress exercé dessus l’atrophiait davantage. » (p.59)

Les années s’égrènent : Arthur peine à trouver de la motivation dans les études. Ses parents désespèrent de ne lui voir ni amis ni petite copine. Pourtant, plusieurs rencontres, échelonnées sur au moins deux décennies et pour la plupart fortuites, vont le remettre sur la piste de la boîte de nuit La Plage. Une remise en selle quelque peu contrainte, mais à laquelle Arthur va progressivement prendre goût, jusqu’à ne plus être capable de concevoir sa vie (ou plutôt sa nuit) sans les stroboscopes du club. Une addiction assumée qui fait de lui une figure de la nuit nantaise, renommée qui assouvit le désarroi d’un jeune homme qui peine à faire perdurer toute relation, qu’elle soit amicale ou amoureuse.

« En dehors de la boîte, je n’arrivais à rien. Je m’acharnais à jouer des rôles et à faire des efforts, j’enquillais les petits chagrins. Et chaque fois davantage je sentais monter en moi une lassitude, l’envie d’abandonner. » (p.140)

Si la piste lui permet de dévoiler soirée après soirée, année après année, un talent que jamais il n’aurait soupçonné tellement il était gauche, elle donne aussi l’occasion au narrateur de se livrer à des considérations sociales éclairées sur les us et coutumes de ce microcosme nocturne et dansant qui permettent de mettre en lumière les motivations de nombre de clients. Un décor d’ombres et de lumières…

« C’est un champ qu’on vient labourer, un terrain de chasse, un spot de pêche, un marché sans règles et sans pitié. On vient rarement macérer cinq heures dans la sueur pour le seul plaisir de danser. vient pour se trouver quelqu’un et rentrer avec. Voilà à quoi sert ce genre de boîte. Le reste, c’est du folklore, du luxe, la plénitude insolente de quelques cœurs rassasiés. » (p.68-69)

L’homme qui danse est le récit de la quête d’un homme perdu dans une solitude douloureuse et qui recherche, dans ce lieu de socialisation exacerbé qu’est la boîte de nuit, le lien. Contre toute attente, les attaches qui se créent ne sont pas forcément celles escomptées. Ce spleen du protagoniste au rythme cadencé se veut le miroir de la solitude moderne : peut-on espérer aimer dans la durée entre deux déhanchés ?

Puissant, intelligent, prenant.


L’homme qui danse, Victor JESTIN, éditions FLAMMARION, 2022, 187 pages, 19€.

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