
Les Swift sont une fratrie de quatre « vieux » enfants à qui leur défunte mère, la noble Violet, a laissé en commun le domaine de Durraghglass, vaste propriété autrefois glorieuse et opulente, aujourd’hui presque en ruines. Bon gré mal gré, les quatre Swift sont obligés de cohabiter. Car, on le devine, les relations entre Jasper – l’éternel célibataire -, April – la veuve si fière de la discipline militaire qu’elle impose à son corps pour lui octroyer une jouvence éternelle -, May – douée d’un talent inné pour les compositions florales et les créations en général – ainsi que Bébé June – la plus terrienne de tous – ne sont guère aisées. Et quand l’animal de compagnie respectif de chacun (chiens, chat) s’en mêle, la grande bâtisse est secouée de quelques vigoureux éclats de voix.
« Il régnait entre elles un désaccord tacite qui glaçait toute amitié et même tout souvenir commun. » (p.40)
« Les sœurs évitaient volontairement tout contact, chacune étant pour l’autre une perpétuelle source d’agacement au point qu’elles étaient irréconciliables même lorsqu’elles étaient en accord. » (p.108)
Aussi, seuls les repas, régentés par la main de maître de Jasper, sont l’occasion pour eux de se retrouver et de se tolérer, au mieux. De s’étriper, au pire.
Le reste du temps, chacun vaque à ses occupations : Jasper cause arboriculture avec les frères du couvent voisin, April tient un commerce quelque peu licencieux avec l’antiquaire de la bourgade du coin pour mieux assouvir son appétit des belles étoffes, May crée des univers extraordinaires à partir de minuscules miniatures quand Bébé June, elle, ne ménage pas sa besogneuse peine auprès de la ménagerie de la petite ferme de la propriété.
Au final, chacun semble y trouver son compte.
Mais, lorsque Leda, une tendre cousine de leur enfance, franchit le seuil de Durraghglass, les quatre frère et sœurs croient à une vision : Leda ici ? De retour ? Eux qui croyaient que, du fait d’une filiation juive, elle avait péri dans les camps… Il semble bien que – fort heureusement – ce ne soit pas le cas. Leur surprise est d’autant plus grande que leur cousine leur revient atteinte de cécité. Un comble dans cette famille où chacun souffre d’une infirmité : Jasper est borgne, April est sourde comme un pot, May a une main en partie atrophiée et Bébé June est quelque peu simple, mentalement parlant…
« Elle était, disait-on, « un peu lente », et c’était une invalidité plus discrète que la main de May, la surdité croissante d’April ou l’oeil en moins de Jasper. » (p.62)
Pourtant, Leda n’a point besoin de ses yeux pour reprendre ses marques auprès de ses cousins, elle qui enfant déjà exerçait sur chacun une emprise réelle doublée d’une fascination plus ou moins saine. Très vite, on se presse auprès d’elle pour (re-)gagner ses faveurs ; or, si elle ne voit pas, Leda entend très bien et devine, sous les mots que lui confient dans l’intimité des chambres des uns et des autres ses cousins, des vicissitudes intéressantes à compiler pour peut-être mieux dégainer des faits et torpiller le passé.
« Leda, le cauchemar magique, aveugle et laide » (p.297)
« Pour le moment, elle en tenait trois sous son empire. Elle s’était glissée sous leur peau. La quatrième, elle la blesserait le moment venu, avec délice » (p.206)
Ni Jasper ni ses sœurs ne se doutent des sombres desseins de leur cousine. Mais Leda est-elle elle-même irréprochable ? A exhumer les fantômes du passé, ne risque-t-elle pas de mettre en danger ses propres secrets ?
« En des lieux familiers, les souvenirs ne pardonnent jamais – ils conservent éternellement leur amertume. » (p.73)
Ce roman de Molly Keane, à l’ambiance délicieusement désuète, est absolument délectable : le portrait de chacun des protagonistes, fait de pleins et de creux, est d’une richesse folle, d’autant plus qu’elle alterne entre les moments de « cohésion » et les apartés dans les chambrées respectives. A la fois semblables et fondamentalement différents, les personnages du récit questionnent le vivre-ensemble lorsque la vie se fait vieillissante et qu’il faut composer avec les singularités de chacun au cœur d’une même famille. L’être et le paraître sont donc au cœur du texte, entre révélations et secrets, petits arrangements et grands mensonges : une dichotomie qui structure chaque page et surtout chaque entité, Leda comprise.
Une bien sympathique découverte littéraire, que je vous partage avec un grand plaisir.
La revenante, Molly KEANE, traduit de l’anglais (Irlande) par Simone Hilling, éditions LA TABLE RONDE / PETIT QUAI VOLTAIRE, 2017, 315 pages, 14€.
