M. Fox est adulé par ses élèves de cinquième et de quatrième.
M. Fox est charismatique : son enseignement de l’anglais relève de l’excellence.
M. Fox est dur mais juste : mériter un B ou un A- avec lui, c’est définitivement « être spécial ».
M. Fox aime beaucoup le peintre Balthus et ses jeunes filles alanguies : délicieusement offertes à la vue du « maître », il suffirait presque de les cueillir au creux de ses bras.
M. Fox aime à la folie ses élèves filles à peine pubères, idéalement âgées de 12 ans. Les attirer avec un peu de sucre pour les plonger dans une somnolence dont profitent allègrement la grosse patte de »M. Nounours » et la fougue de « M. Langue ».
« Car petit Chaton est spéciale. C’est une enfant esseulée que son papa a quittée, mais c’était il y a longtemps. M. Fox est Papa maintenant, Gros Nounours qui serre sa tête plus fort entre ses deux mains. Petit Chaton suffoquerait, serait secouée de haut-le-coeur, lutterait pour se libérer mais n’ose pas parce qu’elle ne veut pas déplaire à Gros Nounours. » (p.83)
M. Fox est un pédophile qui s’adonne à la pornographie en ligne pour offrir ses « chatons » à la vue de milliers d’internautes tout aussi vicieux que lui.

Et Joyce Carol Oates de livrer, en plus de 800 pages, le récit de l’icône d’adolescentes abusées, prises au piège d’un prédateur rusé comme le renard qui a une première fois échappé à la disgrâce suite au scandale du suicide de l’une de ses élèves mais qui, nouvellement arrivé à la Langhorne Academy, ne peut se permettre la moindre incartade qui pourrait mettre en péril sa place.
Las, son addiction aux jeunes filles éthérées est la plus forte. La chose est plus facile encore lorsque la figure paternelle a fui le domicile familiale : M. Fox bénéficie alors de l’aura masculine qui fait défaut à ses « chatons ». Chaque fin d’après-midi, il peut les recevoir, sous-couvert de rendez-vous pédagogiques, dans son bureau au sein de l’Academy.
Mais lorsque les restes humains de M. Fox sont retrouvés puis identifiés comme lui appartenant dans une zone marécageuse des environs, c’est un cataclysme : les élèves s’évanouissent, certaines tentent de se suicider… Le drame est inédit. Est-ce un accident ? une mise à mort volontaire ? un homicide dont le coupable aurait découvert les agissements honteux du professeur jusque-là jugé irréprochable ?
Joyce Carol Oates décortique l’affaire en multipliant les fils, qu’ils soient temporels (le proche passé de Fox) ou narratifs (les chapitres sont tantôt faits du point de vue de Fox, tantôt de la directrice, ou encore d’une élève et d’un père séparé). Cela donne lieu à de nombreuses répétitions, mais elles sont pour le coup logiques. Donner corps – littéraire – à la complexité d’une thématique qui fait encore trop souvent les choux gras des faits divers scabreux : tour de force, au cœur de l’ignominie.
« Le renard trottant d’un air dégagé, jetant ses filets avec sa vue acérée, reniflant le vent. » (p. 292) « C’est lui le maître des marionnettes, lui qui choisit. » (p.453)
M. Fox hait Humbert Humbert, le célèbre personnage de Lolita. Et pourtant, à bien des égards, malgré sa prétendue « pudeur » à ne pas intégrer de sexualité dans les moments intimes avec ses chatons, le professeur pervertit l’innocence. L’écrivaine dissèque les mécanismes de l’emprise d’un homme sur de toutes jeunes filles. Rarement on sera allé aussi loin dans le traitement littéraire – et fictif – de la pédophilie.
« La destruction la plus insidieuse, qui est invisible, incommensurable. » (p.723)
Le roman ne laisse pas de marbre. Brillamment écrit, il fait osciller le lecteur entre la pesanteur visqueuse d’un paysage de marais, parfait miroir de l’âme d’un personnage abject, et l’acmé somme toute illusoire d’un mystificateur.
« Car « M. Fox » tirait de la fierté et de la vanité de ces actes, et son attitude révélait la fierté et la vanité que lui procurait son pouvoir de blesser des innocents. Car même ces enfants que Fox n’avait pas (encore) blessés, son ombre s’abattait sur eux comme celle d’un oiseau prédateur, prête à les empoisonner. » (p.748)
Fox, Joyce Carol OATES, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban et Christine Auché, éditions PHILIPPE REY, 2025, 837 pages.
