Blanche n’a pas la trentaine facile : péniblement remise d’un accouchement et d’un post-partum traumatique à grands coups de médicaments et de lampée d’alcool, licenciée de son job dans la communication par une absence assumée de corporatisme, elle est prise sous l’aile d’Athéna, sa vibrante et inspirante N+1 belle, féministe et talentueuse.
« En résumé, j’étais une femme et j’allais mal. » (p.44)
« L’aplomb n’est ni une qualité ni un défaut, il permet de déambuler avec une sorte de petit projecteur portatif à commande vocale. Athéna est un fascinant objet de domotique. » (p.50)

A ses côtés (et accessoirement sous ses ordres plus ou moins professionnels, selon les envies d’Athéna), Blanche rebondit dans le journalisme. L’idée, pour se distinguer de l’offre pléthorique de concepts féministes ? Enquêter sur ces femmes de l’ombre, modestes inconnues de l’Histoire, qui ont choisi de disparaître sans aucun éclat ni fait d’arme particulier, et surtout sans laisser aucune trace pour les retrouver. Qui sont ces disparues volontaires, et pourquoi décident-elles un jour de tout quitter ?
L’occasion rêvée est donnée à Blanche de se distinguer : Martha Blom, sa professeure de français au lycée, s’est évanouie dans la nature sans aucun élément pour la retrouver. Fuite consentie et assumée, qui laisse derrière elle un époux mutique et deux grands enfants sombres et effacés.
L’enquête de terrain s’avère plus compliquée que Blanche ne le pensait : son compagnon et son fils Orso lui manquent ; ses parents ne témoignent d’aucun enthousiasme à voir leur fille vivre sous leur toit et squatter le canapé du salon pour dormir, sans compter que toutes les réserves d’alcool ont été savamment planquées ; les Blom refusent de lui répondre.
Ce n’est qu’au prix de stratagèmes inédits que Blanche va pouvoir affleurer la vérité : oui, Martha a disparu. Mais autour d’elle, des faisceaux d’indices pointent : les réponses qu’elle cherche sont à portée de main. Mais aussi faut-il à notre journaliste une clairvoyance que les nimbes de l’alcool lui refusent trop souvent. Jusqu’au châtiment ultime, assené par son compagnon…
Les filles comme il faut, qui sont-elles ? Le roman tend à nous démontrer que ce sont des femmes soumises au joug des carcans sociaux et patriarcaux : elles sont ce que l’on veut bien qu’elles soient. Athéna, Martha, Blanche : trois femmes passablement victimes d’une image respective qui les enferme dans ce qu’elles ne sont en réalité pas. A la clé : étiolement, déni et un bonheur en pointillé. Quelles solutions pour ne plus faire semblant et enfin devenir soi ?
« Dans une moindre mesure, et de façon moins injustifiée, je le concède, j’ai moi aussi, depuis tout ce qui m’est arrivé, développé une épaisse carapace, et surtout une faculté à comparer les malheurs des autres aux miens ; souvent, cela tourne plutôt en ma faveur. Je veux dire, c’est moi qui gagne le concours de la loose.
Mais c’est en train de changer. J’ai maintenant vraiment envie de savoir ce qui est arrivé à Martha. Dans la vie en général, et dans les jours qui ont précédé son départ en particulier. » (p.261)
Ces propos, passablement pessimistes mais surtout réalistes, sont mis à distance tout au long du roman par des saillies d’une ironie mordante : à bien des égards, la plume de la narratrice se pare du grain de folie caustique d’humoristes connus comme Nora Hamzawi. L’observation du réel devient terrain d’enquête anthropologique jubilatoire pour qui veut bien accepter les failles d’un quotidien bien loin du glamour version papier glacé. Toute complaisance est refusée. Grand merci.
Ainsi, on referme ce roman thématiquement foisonnant (la maternité, le couple, le féminisme, le patriarcat…) sous le charme de cette anti-héroïne sympathique, qui assume la culture du pas de côté pour être ce qu’il faut : elle-même, et puis c’est tout.
Des filles comme il faut, Nadia DAAM, éditions de L’ICONOCLASTE, 2026, 399 pages, 21.90€.
