
Ce 16 juillet 1969, il était écrit que deux mouvements inverses devaient révolutionner, à des échelles bien différentes, l’univers : à l’échelle mondiale, le lancement de la fusée Apollo 11 avec à son bord les trois célèbres astronautes Armstrong, Aldrin et Collins. Mais parallèlement à cette ascension exceptionnelle diffusée sur tous les écrans télé se joue ce jour-là un drame personnel qui va secouer le microcosme de la petite bourgade provinciale de Mission Hills : la noyade du petit Richie Manning, 5 ans, dans le grand bassin réservé aux adultes. Un cadre banal, une journée d’été comme tant d’autres mais un basculement dans l’horreur, une plongée dans le drame.
Une dualité narrative entre élévation et chute, hiatus dramatique prolifique sous la plume de Laura Kasischke : face à l’extraordinaire exploit humain à l’ampleur universelle jaillit le fait divers localisé, distinct du cours de l’univers, mais sensationnel et qui plonge une communauté dans l’horreur et l’effroi.
« Cela avait été une journée très animée de mi-juillet. Une journée étrange d’un été étrange, d’une année étrange avec de la musique étrange, des meurtres étranges, des vêtements, des coupes de cheveux, des guerres et des émeutes étranges. » (p.301)
La mission d’Apollo 11 n’est que la toile de fond du roman de la prolifique romancière américaine. Cadre historique inoubliable auquel on associe joie, fierté et temps figé. Et pourtant, la vie continue pour les habitants de Mission Hills : la maître nageuse doit surveiller la piscine Jolly Rogers. Il y a fort à faire entre une compétition de natation suivie par un bassin rempli d’enfants pleins d’énergie. Canaliser les plongeons, les petits pas qui se font trop hâtifs autour de la margelle. Peut-être est-ce cette frénésie qui a eu raison de son attention cet après-midi-là.
Car tous accuseront la maître-nageuse. Trop blonde, trop maquillée, trop apprêtée, trop cinématographique pour être crédible dans ce « rôle » d’importance pour lequel elle a failli. L’accusation est sans doute facile : notons qu’à aucun moment la jeune fille est nommée. Non, elle est reléguée à son rôle. Sa rédemption nominative n’interviendra que lors des dernières pages, salut inespéré après l’empressement facile de la population à clouer au pilori. Comme si nommer était racheter.
« A moins qu’elle ne trouve un moyen de ressusciter les morts, on ne pardonnerait jamais – jamais – à la maître-nageuse. » (p.99)
On pourra s’étonner que Laura Kasischke consacre tout un roman à ce fait divers à la fois extraordinaire par le drame qu’il incarne (la mort d’un enfant) et banal (une noyade). Or, ce qui est remarquable, c’est la technique narrative employé pour suggérer une tension grandissante jusqu’au drame lui-même : dès les premières pages, nous savons que le petit Richie va mourir. Pourtant, en dix parties, alternant un décompte ascendant (de 1 à 10) ou descendant (de 10 à 1), l’autrice raconte les circonstances du drame avec un effet de répétition assumé, mais d’une partie à l’autre, chaque chapitre s’étoffe de nouveaux détails. D’une certaine manière, on pourrait parler d’une circularité de la narration, mais en même temps nous sommes sensibles à la progression qui conduit inéluctablement à la noyade, jusqu’à la dernière clé qui éclaire la mort du petit garçon d’un autre angle, en faisant intervenir une autre protagoniste, inattendue, fil « bleu » ou « roux » du récit, avec son propre drame et son propre traumatisme. Un twist final bouleversant qui rebat les cartes de la culpabilité.
« Il n’y avait pourtant aucun problème, est-ce que tout n’était pas précisément comme il devait être ? Il y aurait des nuits à l’avenir où, allongée sur son lit, elle se souviendrait de celle-ci, et songerait qu’il est facile de voir le passé depuis l’avenir. Que tout paraît plus proche quand c’est derrière soi. » (p.191)
Et le récit de laisser exploser le thème clé de l’enfance : celle qui est heureuse mais aussi muselée par un patriarcat plus que dominant, celle aussi qui est dramatiquement pervertie par l’horreur imposée par les hommes. Des victimes, il y a en beaucoup dans ce récit, et on comprend qu’elles se cachent derrière le masque imposé de la culpabilité, masque que la société impose par sa tyrannie pseudo-bienpensante, alors qu’il n’en est rien. Plaidoyer pour une enfance datée mais aussi résolument contemporaine, critique assumée de l’effet de groupe, Baignade surveillée est un petit bijou de littérature, ciselé par la perfection de ses procédés narratifs.
Baignade surveillée, Laura KASISCHKE, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, éditions GALLIMARD, 2026, 314 pages, 23€.
