
Oh quelle claque magistrale que ce merveilleux roman que l’on m’a offert (et je ne remercierai jamais assez cette personne). Lu, dévoré en trois jours. Happée par la force terrible du destin en partie sacrifiée de l’héroïne principale, que vous penseriez peut-être être Solange, du fait du titre. Objectivement, oui : Solange est sacrifiée sur l’autel de la raison, de la bien-pensance des années 50 et en cela la tragédie du roman réside dans ce parcours de vie terrible d’une jeune fille martyre, prisonnière d’une « fracture » dont on ne comprend que l’origine, innommable, qu’à la fin.
Et pourtant, c’est Célestine qui fait figure de pivot central de toute une dynastie paysanne de femmes fortes muselées par le patriarcat dominant de cette campagne sise entre la Dordogne et la Corrèze. Née en 1917, elle perd son père à la guerre. Sa mère, l’ambitieuse et courageuse Marguerite, se remarie en espérant faire prospérer sa petite ferme en faisant alliance avec un propriétaire prometteur. Mais c’est oublier l’alcool, la violence conjugale dont use Alphonse pour mettre Marguerite au pas et ne pas souffrir de l’ombre que cette épouse rayonnante et charismatique met sur lui. C’est qui le patron ?
« Elle était une reine, , sans couronne ni grande éducation, aux ongles noirs et cassés […], et aux jupons tachés de boue et de fiente de poulet, mais une reine quand même, dévouée tout entière à son unique royaume : la ferme. » (p.22)
Marguerite, attentive et observatrice, comprend les aspirations intellectuelles de sa fille : Célestine dévore les livres, a soif d’apprendre et de s’élever. Sauf qu’à l’époque, dans les années 20, les filles sont avant tout destinées à devenir des épouses, bonnes à tout faire dans les fermes et entièrement dépendantes de leur mari. Or, Célestine ne veut pas de cette vie-là. De tout son corps, de toute son âme. Oui, elle admire la bravoure et l’abnégation de sa mère mais non, elle ne veut pas devenir comme elle. Elle sait qu’elle est faite pour un tout autre destin, autrement plus intellectuel.
« Quels que soient les sacrifices et les efforts nécessaires et même si j’aimais et respectais ma mère plus que tout au monde, je n’avais aucune envie de finir comme elle. » (p.51)
Mais c’est sans compter la cruauté de la vie et de la maternité douloureuse qui, toutes deux, brisent un début d’ascension prometteuse. Célestine doit assurer la suite de la ferme et mettre de côté ses rêves, aussi tiraillée soit-elle par les rencontres que la vie mettra sur son chemin, porteuses d’espoir d’un ailleurs, d’un autrement plus conforme à ses aspirations, mais tellement contraires au pragmatisme de sa réalité, brute, ascétique, laborieuse. Enchaînée à la ferme familiale, entièrement dépendante de son beau-père.
« Je n’avais pas le choix. Je devais retourner à ma vraie vie. » (p.173)
Jeune fille devenue trop tôt petite mère de substitution, Célestine voit avec effroi le destin, aveugle et égoïste, se reproduire avec Solange, tenter la même chose avec Jeanne. Jusqu’au NON, enfin clairement dit, qui détache de leurs liens une génération de femmes entravées par la seule volonté de l’homme. Conquérante, despotique, profondément injuste car sûre de son bon droit, forcément.
« Pourtant, même quand je tire ce fil jusqu’au bout, j’arrive toujours à la conclusion que je ne regrette rien et que si c’était à refaire, je ne changerais rien. » (p.215)
Ces femmes ont payé le prix du renoncement, du sacrifice : Marguerite, Célestine, Solange… Toutes ont aspiré à vivre de leurs envies, légitimes, personnelles. A toutes on (la société, les hommes) a refusé cette liberté.
« Toutes les hystériques comme toi, on devrait vous faire interner, histoire de vous rappeler qui commande. » (p.374)
Et à travers elles, combien d’ancêtres femmes de nos familles ont souffert d’aspirations contrariées ? A quel point la violence s’est-elle immiscée dans cette mise à distance de revendications féminines et féministes pour laquelle ce n’était pas l’heure ? C’est la gorge nouée que l’on avance dans le roman car sous nos yeux prend vie et corps un combat jamais encore totalement gagné, même aujourd’hui, avec l’inquiétante apparition des masculinistes.
Ode à la filiation, à la maternité, à la confiance et au courage, célébration de la résilience qui trouve son apaisement dans l’acquisition de ce que l’on n’espérait plus parce qu’on ne l’attendait pas, le dernier roman de Marie Vareille est une merveille dont la lecture m’a profondément émue et ébranlée. Un succès de librairie mérité. Personnellement, je l’acclame humblement : ce roman fera date dans ma bibliothèque personnelle…
Nous qui avons connu Solange, Marie VAREILLE, éditions FLAMMARION, 2026, 425 pages, 22 €.
