
Paris occupé. 1941, 1942, 1943 et 1944. Quatre longues années au cours desquelles la jeune Servane Monnier, orpheline d’une fille-mère et recueillie par son beau-père, passe de l’enfance à l’adolescence dans la souffrance des privations, nombreuses, injustes, quotidiennes. Mais, à la clé, un affranchissement possible après l’asservissement.
Dans son immeuble, chacun tente de survivre de son mieux, mais pas forcément aussi légalement qu’il le faudrait. Les trafics fleurissent partout, sous le manteau d’une organisation qui gangrène la ville. Servane a beau avoir été élevée selon les codes d’une pieuse intégrité, l’envie la taraude. Sourde, lancinante, aussi cruelle que la faim qui lui tenaille quotidiennement le ventre.
« On suit le mouvement mais on ne sait pas où il va. Personne n’ose. Une seule chose lui paraît sûre : aucun de ces chefs ne doit crever la faim comme eux. » (p.15)
Aussi, lorsqu’une ancienne camarade d’école lui propose de l’aider pour « livrer » colis et lettres, Servane n’hésite pas longtemps : la fin (ou faim) justifie (peut-être) les moyens, aussi dépasse-t-elle sa peur de l’inconnu et les interdits en récupérant dans toute la ville de mystérieuses livraisons dont elle ne sait rien. Lorsqu’elle rencontre Grégoire, la « tête pensante » de ce réseau clandestin, Servane pense œuvrer, à sa modeste échelle, à la Résistance française. Une raison supplémentaire, donc, de relever la tête et de défier l’ennemi.
« Tout de suite – et la peur lui murmure aussitôt qu’elle ne fait peut-être pas le bon choix. Mais son corps et son ventre applaudissent. Dès les premiers mots, ils ont choisi leur camp. » (p.42)
Mais le prétexte n’est qu’une illusion : Servane ignore qu’elle n’est qu’un rouage leurré qui participe à l’engraissement de notables français et de dignitaires nazis, prêts à dépenser des fortunes auprès de Grégoire, pourvu que ce dernier leur fournisse champagne, cuir et autres produits de luxe. Point de résistance donc, mais une collaboration consentie et assumée avec l’ennemi.
« Mais dans le fond, ce qui l’anime n’est qu’une question de survie : il serait idiot de crever de faim alors même qu’il a une solution pour s’en tirer mieux que les autres. » (p.163)
Aussi, lorsque arrive enfin 1944 et la perspective de la Libération, le vent tourne pour les collabos. Servane est en danger, bernée par Grégoire et son amie. Sera-t-elle à compter parmi les victimes de la guerre, condamnées à expier leur choix entre accepter ou refuser ?
« J’ai fait ce que j’ai pu, mais ça n’a pas empêché le malheur de frapper. Comme quoi. Peut-être que finalement, c’était écrit que tout ça devait arriver. » (p.139)
Bérénice Pichat nous livre un passionnant roman sur la Deuxième Guerre Mondiale en concentrant sa narration sur l’ombre des réseaux clandestins, furent-ils sympathisants des nazis ou farouchement résistants de la première heure. Dans les deux cas, des organisations où il s’agit d’avancer masqué : chacun n’est jamais ce qu’il dit vraiment être. Question de survie.
Cette dualité se retrouve dans le thème même du roman : face à l’ennemi, quel choix faire ? La passivité n’est-elle pas en soi déjà une acceptation ? A travers le personnage de Servane mais aussi de Grégoire, dont la longue confession permet d’expliquer (sans excuser) son attrait pour la collaboration, Bérénice Pichat nous confronte à l’éternel dilemme que chacun depuis la guerre se pose un jour ou l’autre : et moi, qu’aurais-je fait ?
Sans égaler le génie littéraire de La petite bonne (que j’ai offert à nombre d’amis tant il se doit d’être partagé), Un marché noir se lit avec passion. Le roman s’achève sur une chute inattendue, cruelle : remords d’un ultime choix funeste, alors que la vie pouvait être sauve…
Un marché noir, Bérénice PICHAT, éditions LES AVRILS, 2026, 276 pages, 22€.

Un bon roman en effet !
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