A croquer

« Horélie », Delphine Saada : tout ce qui brille

Sont-ce l’enfance solitaire et l’adolescence malmenée d’Aurélie les points de départ de cette fulgurante attirance ? Est-ce le repliement forcé du Covid qui l’a conduite à des heures de scrolling sur Instagram ? Sont-ce ses perspectives professionnelles réduites à néant qui l’ont amenée à envier ce qui brille d’un éclat si facile à obtenir (…en apparence) ? Est-ce le vide abyssal de sa colocation avec sa mère, veuve à jamais inconsolable d’un mari alcoolique, qui l’a amenée à remplir son corps, ses yeux et son esprit ? Sont-ce les algorithmes d’Internet, redoutables en diable, qui l’ont emprisonnée ?

Tant de causes possibles à l’attraction, ou plutôt l’addiction, d’une jeune femme peu gâtée par la vie pour une influenceuse riche et bien née, stratégiquement bien mariée, et qui inonde la toile de l’opulence et de l’évidence de son bon-goût purement parisien : Hortense de Lalun de Fréchomp devient la raison de vivre d’une déclassée de la vie, Aurélie. Des dizaines d’heures de béance complète par la contemplation, fascinée, d’instants de vie nombreux et savamment mis en scène.

« Hortense, l’équilibre parfait, à l’image de ses postures de yoga. Le sans-faute, la mère présente, la femme libre et accomplie, la madone 3.0 régnant sur sa tribu exclusivement masculine. » (p.57)

Mais derrière le « généreux » partage d’Hortense à son public règne en réalité l’entre-soi d’un microcosme qui a les « codes », et qu’Aurélie non seulement ne possède pas, mais auxquels elle ne peut décemment pas prétendre. Un constat cruel, une amère désillusion d’un déterminisme social plus fort que les envies réelles.

Or, le récit d’Aurélie a lieu en prison, où elle attend, fataliste, l’heure de son jugement. Longue confession à un avocat, elle livre ses réflexions (en particulier sur l’univers carcéral), l’histoire de sa vie, l’envie d’en finir. Peut-elle seulement prétendre à la rédemption alors qu’elle est supposée être coupable d’un acte qui a dépassé ses intentions ? Ou… n’est-elle en réalité pas la victime d’un système qui emprisonne autant les influenceurs que les followers dans une relation ultra-dépendante mais qui n’a de réelles que sa toxicité et sa virtualité ?

« Au point de lui vouloir du mal, non. Je vous le jure. » (p.127)

« Sentiment trouble pour elle et toxique pour moi. Reporter la globalité de mon affect sur cette fille me transformait. Je me détestais de ressentir ça, c’est moi que je détestais, je détestais ma vie. » (p.180)

Delphine Saada livre un portrait de femme complexe, riche en réflexions et en humanité, dépourvue d’un misérabilisme qui aurait pu être sa défense. A travers elle, une réflexion et une critique sur le miroir aux alouettes que tendent nombre d’influenceurs, hommes ou femmes, en théâtralisant une vie qui n’a de vrai que les coulisses obscures de la pièce qui se joue de post en post, de réel en réel. Jusqu’à quand les réseaux rongeront-ils leurs usagers jusqu’à la dépossession ? jusqu’à l’aliénation ? jusqu’à…


Horélie, Delphine SAADA, éditions HARPER COLLINS, collection Traversées, 2026, 248 pages, 19.90€.

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