« Une époque exquise » : le charme littéraire exquis de Dawn Powell

Années 40. L’Europe est en guerre. Outre Atlantique, les Américains guettent et commentent l’évolution de la situation, prêts à agir. L’heure est grave.

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Mais une bulle de frivolité demeure à New-York en la personne d’Amanda Keeler : la jeune femme est de celles qui comptent. Preuve en est : elle a réussi à ferrer le magnat de la presse Julian Evans à force d’une traque forcenée qui s’est achevée en position allongée. Vaincu, Julian Evans divorce et épouse en secondes noces Amanda : cette dernière se voit dotée du prestigieux nom Evans et de la garantie d’assurer à son récit, Such is the legend, les charts littéraires. Mais ce précieux soutien n’est qu’un leurre qui cache l’absolue vanité d’Amanda et son total manque de talent, ces deux derniers paradoxalement boostés et célébrés par la conjecture générale de l’époque (« une période d’enthousiasme naïf, une période pour toutes les propagandes, toutes les causes, tous les bobards, toutes les pseudo-innovations ») :

« Such is the legend d’Amanda Keeler avait fait un tabac en librairie comme si cette bluette inoffensive pouvait réconforter un public sur le point d’être bombardé. La jolie romancière avait tiré de cette guimauve des bénéfices tellement fabuleux que ses idées fantasques sur l’économie et la stratégie militaire en étaient devenues automatiquement irrécusables. Des stations de radio lisaient sa feuille d’impôts et lui demandaient illico de prédire l’avenir de la France […]. Les clubs féminins remarquaient l’étiquette de son manteau et la qualité de son bracelet et la suppliaient sur-le-champ de les éclairer en matière politique. » (p.14-15)

Amanda n’est en fait qu’une parvenue qui a réussi à se hisser dans la bonne société new-yorkaise en usant de ses charmes et qui tente surtout de faire oublier ses origines modestes peu avouables.

Elle est néanmoins rattrapée par ses origines lorsque Ethel Carey, une ancienne camarade d’école, vient frapper à sa luxueuse porte pour « sauver » leur amie commune, Vicky Haven, d’un violent chagrin d’amour, en lui offrant un poste à New-York.

D’abord ennuyée d’avoir en charge ce qu’elle considère comme un fardeau, Amanda voit bientôt en Vicky une opportunité formidable pour mener secrètement sa double vie : elle lui offre un studio, qui sera son alcôve adultérine le temps des heures de traval de Vicky.

La pauvre Vicky apparaît donc dès le début comme manipulée : par son ancien amour, par son « amie » Amanda. Mais cela ne s’arrête pas là : elle s’attire les bonnes grâces intéressées de toutes les jeunes femmes qui travaillent avec elle afin de mieux glaner quelques informations sur Amanda et, pourquoi pas, être mises en relation avec la divine écrivaine.

Vicky apparaît donc comme une petite oie blanche, le pantin que les New-yorkais peu scrupuleux manipulent à l’envi. Peut-elle se libérer de ce carcan ? Amanda peut-elle être déchue de son piédestal ?

Roman initiatique, roman de l’ascension (et de la chute ? à vous de le découvrir !), Une époque exquise porte un regard suprêmement ironique sur le microcosme mondain de Manhattan, plus préoccupé par son apparence et ses intérêts que par la gravité de la situation en Europe.

« Voilà donc pourquoi les gens comme les Elroy étaient opposés à Hitler, comprit Vicky, sentant sa colère monter. Ils toléreraient n’import quelle barbarie à l’exception d’une basse naissance et de mauvaises manières, et c’était un sale tour de leur part de convertir en conte de fée l’histoire de ce monstrepar leur simple mépris pour lui. Comment des gens comme les Elroy et les Evans osaient-ils se prétendre dans notre camp, quand ils le desservaient par la fatuité de leurs motivations ? A transformer une grande cause en club de loisirs, à y adhérer uniquement parce que ses membres étaient irréprochables, ses réceptions et ses privilèges insurpassables, ses administrateurs les meilleures personnes au monde ? Pourquoi ne restaient-ils pas dans le camp de l’oppresseur, où était leur place naturelle et où leurs goûts les portaient véritablement ? » (p.346-347)

Ce récit se dévore littéralement : j’ai le sentiment d’avoir découvert une petite pépite littéraire tellement les bons mots et l’ironie des situations y sont savoureux. Dawn Powell est assurément à découvrir. Pensez : elle a découvert New-York à 18 ans et n’a plus jamais quitté la Grosse Pomme, frayant avec des monstres littéraires sublimes tel Nabokov ou Hemingway.

Un roman exquis !

Une époque exquise, Dawn Powell, éditions 10 / 18, 2009, 451 pages, 8.80€.

 

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