« La meilleure d’entre nous », Sarah Vaughan

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Chaque été amène son lot de lectures dites estivales, et l’on peut craindre, il est vrai, de se voir proposer les clichés sirupeux des ouvrages dits « légers » et faciles (amourettes qui content fleurette, traditionnelles enquêtes…). C’est donc toujours avec une certaine méfiance que je parcours les suggestions des suppléments de la presse.

Et comme il ne faut jamais dire jamais (que mon lecteur m’excuse de tomber moi-même dans le cliché du proverbe placé bien comme il faut là où il faut), téméraire face au déversement des stéréotypes commerciaux (en gras ci-dessous) de la 4ème de couverture…

« Généreux et inspirant, bourré d’émotion et d’humour, un premier roman à dévorer d’une seule traite, peuplé de personnages irrésistibles. Une déclaration à toutes les saveurs de la vie ! »

… je me suis lancée dans la lecture de ladite lecture d’été. Après tout, ne peut-on pas soi-même éprouver son endurance littéraire afin de comprendre les clés de ces succès estivaux, et de faire fi de ses propres grilles de lecture ?

Pour commencer, il faut reconnaître au roman une conception narrative bien troussée et somme toute pertinente : l’entrelacement de deux temporalités qui constituent l’intrigue. Ainsi, on trouve d’un côté la genèse de L’Art de la pâtisserie, traité sur l’art culinaire entrepris dans les années 60 par Kathleen Eaden, épouse de George Eaden et représentante de la chaîne de magasins haut de gamme Eaden. De l’autre côté, en 2012, 5 concurrents s’affrontent à coups de spatules et de rouleaux à pâtisserie (merci Master Chef et Top Chef d’être passés là, indubitablement) afin de devenir la nouvelle tête de Eaden.

La genèse fonctionne plutôt bien, notamment grâce au principe de mise en abyme (Sarah Vaughan est diplômée d’Oxford, excusez du peu), qui consiste à débuter les chapitres par la recette que Kathleen Eaden teste et écrit dans le but de publier L’Art de la pâtisserie. Pour les novices de la cuisine en général et la pâtisserie en particulier (je suis une novice dans les deux catégories), on se pique de découvrir non seulement le work-in-progress du gâteau (« Les règles sont simples. Travaillez la pâte le moins possible et évitez d’ajouter trop de farine : celle-ci empêchera certes la pâte d’adhérer, mais vos biscuits seront moins tendres. Avant d’abaisser la pâte, placez-la au réfrigérateur une bonne demi-heure au minimum. »), mais aussi l’art de faire littéralement saliver le lecteur par une prose enlevée.
Les clichés sont par bonheur seulement saupoudrés : le personnage de Kathleen Eaden tient du poker face, avec un côté on / off qui suggère que l’accomplissement social et professionnel n’est pas celui qui comble forcément toute femme ; de plus, on tolère et on légitime (ne t’offusque pas, lecteur !) le manichéisme sexiste du traité (que je résumerai en « how to be a perfect housewife ? ») par l’ancrage historique et social des années 60, où l’épanouissement des femmes était proportionnel à leur capacité à être une bonne épouse ménagère :

 « Il est du dernier chic, pour les femmes qui s’inquiètent de leur tour de taille, de rejeter de tels desserts et de leur préférer un fruit ou un de ces yaourts allégés désormais disponibles dans tous les magasins Eaden. Mais nos maris et nos enfants continuent à rêver d’un véritable entremets – et se sentent lésés si on leur refuse ce plaisir. Veillez à satisfaire leur désir au moins une fois par semaine et regardez-les savourer la moindre bouchée crémeuse ! »

En ce qui concerne les cinq concurrents en lice pour être la « nouvelle Kathleen Eaden », notre exigence de lecteur face aux clichés s’emballe. Et pour cause… On trouve :
– la mère de famille rondouillarde délaissée et trompée par son mari
– la jeune mère de famille célibataire en pleine galère financière
– la housewife posh boulimique et nymphomane
– le père de famille veuf
– la mère de famille (encore !) souhaitant s’affranchir du regard exigeant de sa mère
Large échantillon riche en drames possibles, n’est-il pas ? Kathleen Eaden traite de la pâtisserie, et nous on en viendrait à croire que l’on va lire de la guimauve…

Et pourtant, c’est le contraire qui se passe. Certes, les poncifs demeurent jusqu’au bout, jusqu’au happy end prévisible. Mais on se prend à leur histoire, à leurs histoires :
– parce que c’est bien écrit. Qualité certaine, indéniable, que la traduction ne dénature aucunement
– parce que dans ces six personnages, il y a forcément une part inhérente de nous lecteurs que l’on retrouve (de là à dire que l’identification littéraire est facilitée par la démultiplication des personnages… ?)
– parce que chacun des personnages développe avec justesse passion et détermination, sans emphase grandiloquente.

Alors pour conclure, j’utiliserai une métaphore pâtissière pour résumer ce livre en un morceau : La Meilleure d’entre nous est un mille-feuille. La solidité narrative constitue sa pâte feuilletée, la légèreté alliée à la consistance des personnages sa crème. Et comme j’adore le mille-feuille, nul besoin de vous dire que j’ai adoré ce livre.

Note : Et si cette métaphore finale vous semble elle-même cliché, je n’en fais qu’une bouchée !

 

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