« La nuit passera quand même » d’Émilie Houssa : sublime premier roman que l’on retiendra surtout

Il est de ces premiers romans qui inaugurent avec génie une entrée fracassante sur la scène littéraire : La nuit passera quand même, d’Émilie Houssa, est de ceux-là.

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Rarement un premier roman m’a fait si forte impression : la qualité narrative générale, l’originalité de la genèse (le narrateur part du personnage mineur du garde du corps dans le film de 1982 Victor Victoria joué par Squash Bernstein pour imaginer la vie de ce dernier, devenu être de papier sous la plume d’Émilie Houssa sous le nom de « Squatsh » : formidable mise à nu inaugurale du processus de création littéraire), la grande littérarité du texte, sa poésie.

Ainsi donc nous partons de l’imaginaire année 1942 de la vie de Squatsh pour découvrir un enfant solitaire, mélancolique, dont la retraite favorite pour réfléchir est… les toilettes.

Squatsh est avant tout et surtout, tout au long du récit, le personnage du refus : l’enfant qui dit « merde » lorsque ses parents annoncent la venue d’un troisième enfant, le frère qui refuse que sa sœur ne puisse assister à des cours de danse classique – quitte à les lui enseigner lui-même -, le frère qui refuse que l’aîné parti combattre en Algérie découvre la trahison de son amoureuse – quitte à s’improviser illégitime double épistolier -, l’adolescent qui découvre la vérité de ses désirs, l’adulte qui refuse une réalité souvent funeste.

De ces refus quasi-existentiels parfois décisifs, le destin contrarié de Squatsh s’accomplit pourtant. De fait, le roman oscille thématiquement tout du long entre la langueur fluide de Squatsh (le motif de la déambulation est omniprésent) et les multiples tensions qui l’étreignent et l’amènent à chercher ou à repousser les corps environnants. Et le rôle de garde du corps de Squatsh / Squash de se dessiner…

« Il était toujours là, ou là comme jamais, enfin il était. Il pouvait se mouvoir, il pouvait dire, il pouvait parler, respirer, jouir. Tout ça il le pouvait, il l’aurait pu mille fois déjà. Mais il oubliait, continuellement il oubliait de vivre. C’était si obstiné, si bête. Il ne pouvait plus attendre, non ? Pourquoi attendait-il ? Qu’avait-il donc attendu ? Il fallait qu’il sorte. Il voulait voir son corps, parmi les autres, comme s’il leur offrait pour la première fois de le voir, lui, Squatsh Bernstein. » (p.227)

Le roman d’Émilie Houssa est purement et simplement brillant : la recherche narrative est exemplaire, la complexité réflexive remarquable (quel équilibre de vie espérer entre ce qui part et ce qui reste ? Est-ce folie de prétendre à cet équilibre ?) et la poésie de la prose célèbre l’originalité de l’entreprise.

« De cette rencontre, il resta ainsi ces images parfaites, quelque chose d’une sérénité visible où chacun trouve pleinement sa place, quelque chose d’une photo lustrée dont le récit passe mal parce qu’il reste cliché. » (p.160)

La nuit passera quand même, Émilie HOUSSA, éd. Denoël, 2018, 266 pages, 18 €.

Roman gracieusement offert par les éditions Denoël.

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