« L’invitation », Elizabeth Day : un faire-part littéraire de qualité pour une fête douce-amère

Lucy et Martin Gilmour sont invités aux 40 ans de Ben Fitzmaurice et à la crémaillère de sa somptueuse demeure du prieuré de Tipworth. Première contrariété cependant : les Gilmour n’ont pas été conviés à dormir dans la luxueuse propriété de celui que Martin considère comme son meilleur ami. Autre surprise néanmoins : Ben et son épouse Serena ont proposé au couple Gilmour de passer avant la fête afin de leur parler. Sont-là des signes de bonne ou de mauvaise augure ?

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Assez rapidement, le lecteur devine la fascination que Ben Fitzmaurice, illustre rejeton d’une famille aristocrate titrée, exerce sur Martin. Fascination qui confère presque à l’idolâtrie à certains moments. Cette attirance est-elle due au pouvoir exercé par un charismatique jeune homme de bonne famille sur un insipide garçon de classe de la lower-class orphelin de père ?  A quel moment la fascination de Martin pour Ben devient-elle obsession ? Une amitié fondée sur un tel décalage social peut-elle être dépourvue de tout conflit d’intérêt ou d’une quelconque manipulation ?

En effet, comment comprendre l’incipit du roman qui s’ouvre sur l’interrogatoire de Martin au commissariat de Tipworth quelques heures après la fête des Fitzmaurice ? Que s’est-il passé au cours de la grandiloquente célébration ?

« Parfois, le cours d’une vie peut changer en une seconde, parce que cette seconde n’existe isolée des autres : elle est reliée à la chaîne infinie de minutes, de jours, de semaines, de mois et d’années qui se sont écoulés auparavant. Mais cette seconde d’inattention vous met par terre. Comme une maille ratée ruine l’écharpe qu’on tricote. » (p.228)

Le roman d’Elizabeth Day est admirable (dévoré en quelques heures) et nombreux sont les critères conférant au récit une qualité indéniable, à commencer par une plume soignée et purement littéraire. Ensuite, l’auteur traite avec une délicate subtilité dans son récit des classes sociales (notamment en Angleterre, pays très codifié dans ce domaine) en évoquant le désir d’ascension d’un représentant de la lower-class dans le cercle restreint de l’upper-class.  Peut-on décemment envisager la réussite d’un tel projet ? Elizabeth Day, par cette thématique, rappelle avec brio les récits de Julian Fellowes ou le cruel Match Point de Woody Allen.

« Pour faire partie des chanceux, il faut être né parmi eux. Et pour les autres ? Vous pouvez passer votre vie à essayer. » (p.320)

Le thème social est étroitement lié dans le roman à une réflexion sur l’amour : est-on « condamné » à aimer en fonction de son appartenance sociale ? Un amour (amical, conjugal) entre deux classes différentes peut-il être viable ? L’amour peut-il faire fi des apparences ? La réussite dépend-t-elle d’une quelconque absolution des « élus » titrés ou enrichis ?

Pour continuer, notons la construction du roman, basée sur une alternance entre le présent et le passé. Le présent est celui du commissariat assumé par la voix narrative de Martin et le cahier intime de son épouse Lucy, exutoire thérapeutique prescrit par son psychanalyste. Le passé se dédouble lui aussi : heure par heure la soirée de la fête des Fitzmaurice s’égrène à travers la voix d’un narrateur omniscient tandis que la voix narrative de Martin assume le récit de son enfance jusqu’au pacte scellé avec Ben.

Ce quadrige narratif est mené avec une dextérité littéraire folle : la tension va crescendo. Coup de maître absolu.

« Si je croyais l’inspectrice Nicky Bridge assez intelligente pour comprendre, je lui expliquerais que tout est si profondément imbriqué désormais que je ne sais plus où je finis et où Ben commence. En définitive, nous sommes les deux ventricules d’un même cœur empoisonné. » (p.278)

La virtuosité de la construction se double d’une ambivalence dérangeante envers Martin savamment orchestrée : le lecteur ressent alternativement empathie et dédain pour un personnage principal lui-même plombé par sa propre ambivalence identitaire.

Elizabeth Day propose donc un récit formidable de la cruelle (dés)illusion. A lire de toute urgence.

L’invitation, Elizabeth DAY, traduit de l’anglais par Maxime Berrée, éditions Belfond, 2018, 332 pages, 21€.

Roman gracieusement envoyé par le service-presse des éditions Belfond.

 

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