« Les Indifférents », Julien Dufresne Lamy : « C’est (pas vraiment) beau la bourgeoisie »

Roman social qui questionne les classes et la potentielle ascension des modestes de ce monde auprès des nantis du (même ?) monde, Les Indifférents désigne le trio d’ados privilégiés que forment Théo, Léonard et Daisy, rejetons de notables menant grand train et grande vie au Cap-Ferret. Consciente indifférence, détachement des autres et exclusivité souveraine de leur entité amicale, Théo, Léonard et Daisy sont taillés (prédestinés ?) pour dominer, régner, fasciner dans un rayonnement solaire jupitérien.

« On ne craint rien ni personne, on ne pense qu’à nous. Nous sommes les Indifférents, à la vie à la mort. » (p.72)

Les Indifférents.jpg

Alors, lorsque Justine et sa mère déménagent dans la demeure de Paul Castillon, le père de Théo, pour que l’aînée y fasse office de comptable du riche homme d’affaires, Justine découvre un nouveau monde, dont elle ne connaît ni ne maîtrise les codes, elle la petite Alsacienne issue d’un milieu modeste. Pourtant, Théo la prend rapidement sous son aile, l’initie aux us et coutumes de la bourgeoisie. Justine est progressivement adoubée par les Indifférents, devient (ou semble devenir…) l’une des leurs. Seule Élisabeth, la mère de Théo, continue de se parer à l’égard de Justine et de sa mère d’une condescendance affichée pour mieux faire sentir que jamais elles n’appartiendront à leur monde.

« Nous, on nous appelle les Indifférents. Ceux qui restent entre eux. Les gens à distance. Indifférents aux autres. C’est notre business. Parfois, on nous appelle la bande des Castillon parce que Théo est le plus friqué. Léonard ne dit rien mais cela l’enrage. Il déteste qu’on le prenne pour le personnage secondaire de l’histoire. Moi, je le suis. Je suis la fille de la comptable. La dernière, la greffe. La petite amie du meneur. Et à cette époque, je m’en moque.

Je suis une Indifférente. » (p.169)

Un jour cependant, Justine fait la connaissance d’un nouveau venu, Milo. Lui aussi vient d’un milieu modeste et a une vie pas facile. Justine voit en lui un alter ego avec lequel elle est en phase : c’est une révélation. Pourtant, elle préfère renier cette attirance et observer silencieusement les brimades que les Indifférents et leur cercle élargi infligent à Milo.

« Sur le bassin, il y a les riches, et ceux à leur service. C’est une zone garantie sans étage. […] Milo non plus n’est pas né du bon côté du manche. Pas de bande comme moi pour s’intégrer. » (p.241)

Mais Justine peut-elle décemment demeurer indifférente et ne pas saisir les différences inhérentes entre son monde à elle et leur monde à eux ? L’indifférence est-elle l’apanage de l’insouciance et d’une immodérée confiance ?


Les Indifférents est un très beau roman, à l’écriture ciselée et redoutablement efficace (ou efficacement redoutable). La structure binaire entrelacée d’un chapitre à l’autre souligne la tragédie à venir qui va crescendo tout du long : d’une part le récit de Justine, mené à la première personne, soulignant ainsi au mieux la dimension initiatique propre au roman d’apprentissage, celui de Justine en l’occurrence, de son Alsace natale au bassin d’Arcachon ; d’autre part, le récit fragmenté, morcelé qui fait comprendre au lecteur dès le début qu’un accident mortel s’est produit et met en cause le cercle des Indifférents. Les deux récits s’entrelacent pour mieux en venir au point névralgique de l’inattendu dénouement d’un drame en germe.

Notons les très belles descriptions du bassin d’Arcachon, du quotidien des initiés aux codes de la vie sur la côte. Retenons surtout la belle, fine et critique analyse des comportements sociaux et culturels : le droit à la différence selon le milieu d’où l’on vient, la cruauté adolescente redoublée lorsqu’il est question de classes autres que scolaires, l’hégémonie d’une caste et ses limites à l’indifférence.

« Les riches ont beau être riches, ils transpirent comme les pauvres. Il ne faut pas croire. […]

On leur a appris le camouflage depuis tout petit. Les mères, les tantes, les grands-mères qui regardent en vigie. Ils sont éduqués pour. Grimés, ils ont les clés de la coterie. Le mode d’emploi de survie en milieu hostile. Les riches maquillent jusqu’au mensonge.

Leur vie, c’est un trucage sans péremption. » (p.230)

Les Indifférents est un beau roman soigné, à l’empreinte littéraire singulière et certaine.

Les Indifférents, Julien DUFRESNE-LAMY, éditions Belfond, 2018, 346 pages, 19€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Belfond.

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