« Casse-gueule », Clarisse Gorokhoff : monstrueuses (dés)illusions

Ava (premier prénom, Lauren et Grace pour les deuxième et troisième : jugez de l’enjeu iconique d’une telle dénomination toute maternelle…) est une belle jeune femme, gâtée par mère Nature. Seulement, un jour, Ava est violemment agressée par un individu : son visage est littéralement massacré, elle n’est en rien reconnaissable.

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Parée d’un visage monstrueux, Ava refuse pourtant toute intervention chirurgicale. Pour elle, cet horrifique masque la rend vivante et l’affranchit du carcan dans lequel son joli minois la cantonnait : une beauté discrète, effacée, timide. Et peu importe si son compagnon la rejette et la met à la porte de leur appartement, peu importe si sa mère s’arrache les cheveux de la honte et de l’infamie que le nouveau visage de sa fille fait porter sur son magnifique visage à elle : Ava découvre un autre sens à la vie. La désincarnation de son visage se pare de la révélation de sa véritable identité : ce qu’elle pense, ce qu’elle aime, ce dont elle a vraiment envie. Alors Ava fait voler en éclats tous les codes bien-pensants dans lesquels elle a été éduquée, contrainte et forcée. Ça claque, ça choque : le visage ne fait plus le quidam !

« Aujourd’hui, ce n’est pas seulement un jour nouveau. C’est une gueule nouvelle. Une autre manière de voir le monde et de se faire voir de lui? Sans pincettes. Avec le cœur, avec les tripes. Avec tout ce qui, dans l’anatomie, peut créer de la fougue et des pulsations. […] Ava veut faire quelque chose de vital que rien ne pourra nier ou corrompre. » (p.33)

« J’ai quitté pour toujours l’humanité de souche. Mais j’existe, plus vivante que jamais. » (p.62)

Cependant, l’agression d’Ava n’est pas un fait isolé : elle comprend rapidement, en tentant de retrouver la piste de son agresseur, qu’elle n’est qu’une victime parmi d’autres d’un modus operandi bien organisé par le groupuscule nYx, dont le leitmotiv idéologique est de défigurer les visages afin de faire prendre conscience aux victimes de la nécessité de retrouver l’équilibre du Chaos, équilibre fondé sur de savantes antithèses fusionnelles originelles. Afin que cette théorie puisse advenir, il convient d’enrichir les rangs ; pour ce faire, agresser, frapper, marteler. Plus, toujours plus.

« Le Chaos n’est pas binaire, contrairement au Logos. En lui, tout peut cohabiter. Les genres, les idées, l’espace et le temps. La force et la fragilité, la simplicité et la complexité… Tous les antagonismes ! Et c’est précisément notre objectif : transcender les catégories pour revenir à cet état ou toute chose existe sans en exclure une autre. » (p.131)

Ce projet de « casser des gueules » ne s’annonce-t-il pas « casse-gueule » ?


Casse-gueule est un roman intéressant mais qui se pare d’une trouble étrangeté. En effet, si la première partie du roman est addictive par la lente réappropriation du visage d’Ava après le traumatisme de l’agression, les deuxième et troisième parties basculent dans le développement théorique et pratique du groupuscule nYx. Or, cette conception est utopique et ne répond à aucune réalité actuelle tangible : la rupture entre le pragmatisme du début et l’idéologie véhiculée par la suite est quelque peu déroutante. Ou du moins inattendue. De fait, l’embrigadement des troupes s’emballe et les rapports de force vacillent. Stupeur finale de la troisième partie avec un dénouement qui confère à l’onirisme : est-ce que le récit relaté a bien eu lieu ? N’était-ce qu’un (monstrueux) rêve ?

Par conséquent, mon avis sur le roman est mitigé : emballée tout du long de la première partie, partiellement déconcertée par la suite. Je ne renie pas l’extrême ingéniosité de l’auteur à imaginer une société (peut-être pas si lointaine que cela) dans laquelle les individus usent et abusent de tous les moyens possibles et inimaginables pour ne pas vieillir et rester pérennes (en l’occurrence ici les topoï de la transréalité et de l’humanité augmentée). Frédéric Beigbeder n’est pas loin, lui qui a exposé dans Une vie sans fin (éd. Grasset) tous les recours envisageables pour repousser l’échéance finale.

Belle réflexion également sur le paraître, essentiel dans notre société : la beauté est-elle gage de réussite ? Quid de la laideur, de la monstruosité ? Belle initiative que d’ériger la laideur en possible valeur de référence…

« La beauté est un cadeau empoisonné, une prison dorée. En plus de vous offrir le monde et de le retirer sous votre nez, elle suscite la haine et atrophie la créativité… Ava a toujours refusé de se sentir belle, encore moins responsable de sa beauté. Elle est comme tout le monde : un amas de chair en perdition. » (p.18)

J’apprécie enfin le fait que Clarisse Gorokhoff casse littéralement la gueule aux codes bourgeois en critiquant une sphère illusoire soumise au paraître le plus absolu : jouissif.

Casse-gueule est un roman audacieux, complexe, qui pose de bonnes questions et qui propose une manière intéressante d’envisager les potentialités de notre avenir.

« Sous les ponts avachis croule la Seine et nos visages, faut-il qu’on les malmène… » (p.163)

Monstrueuses (dés)illusions…

Casse-gueule, Clarisse GOROKHOFF, éditions Gallimard, 2018, 226 pages, 18.50€.

 

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