Le coup de cœur de l’été : « Vinegar girl », Anne Tyler. Piquant, mordant, touchant : on ne prend pas les mouches avec du vinaigre mais les lecteurs, si, surtout avec une telle héroïne !

Quelle petite pépite ô combien savoureuse je viens de dévorer en quelques heures seulement : Vinegar girl est, un an après le magnifique Une bobine de fil bleu, le nouvel extraordinaire récit de la talentueuse écrivaine américaine Anne Tyler.

Vinegar girl

Kate Battista, jeune femme de 29 ans, gère de main de maître la logistique familiale depuis que sa mère est morte, quatorze ans auparavant. Elle a fort à faire entre son scientifique de père, absorbé par ses recherches en laboratoire, et sa sœur de quinze ans, Bunny, jeune fille fantasque et espiègle. Régentant d’une main de fer le quotidien de la maisonnée, Kate n’accorde aucune place à l’improvisation et à la fantaisie.

« Elle réchauffait le plat qu’ils mangeaient tous les soirs au dîner. De la purée de viande, l’appelaient-ils, mais c’était essentiellement un mélange de haricots secs, légumes verts et pommes de terre, auquel elle ajoutait un peu de viande de bœuf qu’elle faisait mijoter tous les samedis après-midi et mixait en une sorte de pâte grisâtre qu’elle resservait tous les soirs de la semaine. » (p.41)

« Lorsqu’elle aurait fini de jardiner, elle verserait les ingrédients de sa purée dans la mijoteuse, puis changerait tout le linge de lit et ferait une lessive.

Et après cela ?

Elle n’avait plus aucun ami. » (p.87)

Son morne quotidien ne trouve guère plus d’éclat à l’école où elle travaille comme assistante dans une classe de maternelle. Dépourvue d’autorité, se permettant des propos acerbes bien sentis aux parents comme aux enfants (passages drôlissimes !), Kate est surveillée de très près par sa directrice. Seul le bel Adam, autre assistant de l’école, accélère le rythme cardiaque de Kate.

« Elle manquait cruellement d’autorité, et tous les élèves le savaient ; ils semblaient la considérer comme une simple camarade de classe, mais beaucoup plus grande et plus récalcitrante. Pas une fois depuis six ans qu’elle travaillait à l’école, ils ne l’avaient appelée « Miss Kate » ». (p.22)

« Jeudi matin, quand il a déposé Jameesha à l’école. Il vous a dit qu’il souhaitait vous parler de la manie qu’a sa fille de sucer son pouce. […]  Et vous vous souvenez de ce que vous lui avez répondu ?

– Je lui ai dit qu’il ne devrait pas s’en inquiéter.

– Et c’est tout ?

– J’ai dit qu’elle s’arrêterait forcément d’elle-même avec le temps.

– Vous avez dit… » Mrs Darling lut à voix haute ce qui était écrit sur sa feuille : « Vous avez dit : « Il y a des chances qu’elle s’arrête bientôt, quand ses doigts seront tellement longs qu’elle manquera de se crever les yeux. » (p.30)

Alors, lorsque son père suggère inopinément à Kate de conclure un mariage blanc avec son propre assistant de laboratoire, Pyotr Charbakov, pour que ce dernier ne soit pas renvoyé dans son pays lors de l’expiration imminente de son Visa, le petit monde bien établi de Kate vacille : croit-on d’elle qu’elle soit incapable de se trouver un mari toute seule et qu’on doive lui en fourguer un par contrat ? Comment décemment concevoir un mariage avec un étranger, au sens propre comme au sens figuré ?

« Il devait estimer qu’elle ne valait rien ; elle n’était qu’une monnaie d’échange dans sa quête acharnée du miracle scientifique. Après tout, quel véritable but poursuivait-elle dans sa vie ? Et elle était proprement incapable de trouver un homme qui l’aimerait pour ce qu’elle était, devait-il penser, alors pourquoi ne pas tout bonnement la refourguer à quelqu’un qui lui serait utile à lui ? » (p.70)

Drame possible ou comédie à inventer et à jouer ? La comédie est-elle vouée à ne rester que jeu ?


Car il s’agit bien là d’une comédie de l’amour sur l’amour avec contrat de mariage, opposants et adjuvants. De fait, Anne Tyler s’inspire largement et librement de la pièce de Shakespeare La Mégère apprivoisée. Alors imaginez la tournure que prennent les événements lorsque la tante Thelma, accro de l’organisation et des bonnes manières propres à la bienséance, décide de prendre en main les rênes du mariage : la mascarade devient farce. Mais il est aussi permis de se prendre à son propre jeu et l’illusion de de venir réalité…

Plus sérieusement, Anne Tyler porte un délicat sur l’étranger et la chance que l’on peut vouloir lui donner ou non.

« J’ai le mal du pays ici, mais je crois maintenant j’aurais le mal du pays dans mon pays aussi. Je n’ai plus d’endroit où retourner chez moi – pas de famille, pas de position, et mes amis ils ont vivre trois ans sans moi. Il n’y a pas de place pour moi. Alors je dois faire semblant tout va bien ici. Je dois faire semblant tout est… comment vous dites ? Au poil. » (p.189)

Humour, délicatesse de la plume et finesse du récit : ce mariage arrangé où le vinaigre incarné attire pourtant ses propres mouches est un récit jubilatoire !

Vinegar girl, Anne TYLER, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas, éditions Phébus, 2018, 223 pages, 19€.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :