« Une fille facile », Louise O’Neill : peut-on être décemment tenue responsable du viol dont on est la victime ? Un récit extraordinaire !

En ces temps agités de dénonciation et de revendication féministes à coup de #balancetonporc ou de upskirting (fait de prendre en photo sous les jupes des filles sans que ces dernières s’en aperçoivent), le brillant roman de Louise O’Neill, Une fille facile (Asking for it en VO), fait effet de pavé dans la mare retentissant pour questionner haut et fort la culpabilité de la victime d’un viol. Dérangeant, choquant, glaçant mais nécessaire.

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Emma O’Donovan est belle. Et même plus : à dix-huit ans, elle éclipse toutes ses amies par sa plastique parfaite, irradiant telle une nymphe. Consciente de cet atout majeur, Emma se plaît à plaire et à tester son pouvoir de séduction. C’est d’autant plus amusant lorsqu’il s’agit d’attirer dans ses filets les garçons les plus difficiles à obtenir. Car personne ne peut résister à Emma, n’est-ce pas ?

Populaire, brillante et plus que charmante, Emma a tout pour réussir et supplante allègrement ses rivales.

« Je les imagine chuchoter pour elles-mêmes, une fois que je suis trop loin pour les entendre, que je suis si sympa, si authentique, que je semble toujours avoir du temps pour tout le monde, et que c’est si fascinant que je puisse encore avoir autant les pieds sur terre avec le physique que j’ai. » (p.16)

Alors, lorsqu’une soirée est organisée chez son ami Sean un samedi soir, Emma s’y rend en conquérante : la star de la soirée, ce sera elle, naturellement ; et le plus beau garçon de la soirée, il sera pour elle, forcément. Seulement, sur les lieux, les choses ne se passent pas comme prévu : son objet de convoitise lui propose de la drogue et Emma, bravache et fanfaronne, accepte.

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Les conséquences sont dramatiques : profitant de la totale inconscience d’Emma, quatre garçons abusent d’elle tour à tour. Ils en profitent pour immortaliser cette orgie scandaleuse avec de nombreuses photos, toutes plus abjectes les unes que les autres, Emma étant réduite à un objet sexuel, un pantin à la nudité exposée, abusée, violée.

« Mais il me repousse sur le lit, vire ma culotte, et il est en moi, et je ne suis pas prête, et ça fait mal, et je me sens terriblement mal […] mais à présent c’est trop tard, et je ne me sens pas bien, et je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas si ça servirait à quoi que ce soit de l’arrêter maintenant. C’est trop tard de toute façon. » (p.90)

A son réveil, sur le perron de ses parents, Emma ne se rappelle de rien. Les réseaux sociaux vont prendre le relai de sa mémoire défaillante : une page Facebook intitulée « Emma la salope » est alimentée par toutes les photos du viol et les nombreux commentaires injurieux qui vont avec.

Emma plonge et ne peut lutter : son histoire devient internationale. Mais son cas est aussi source de débat : n’a-t-elle pas sa part de responsabilité dans son viol en réunion, à avoir voulu aguicher les garçons, à avoir bu plus que de raison et à avoir accepté de la drogue ? Les médias s’enflamment et la petite ville irlandaise de Ballinatoom devient le centre de la polémique.

Emma peut-elle trouver la force de lutter et de maintenir sa plainte pour viol alors qu’autour d’elle la haine se déverse et que tout le monde la rejette ?

« Et je comprends alors que je n’ai aucun moyen d’arrêter tout ça. Je ne peux plus arrêter ça maintenant. Je me penche en avant, paralysée par la douleur. D’énormes sanglots me raclent la poitrine et une chaleur cuisante s’accumule derrière mes yeux. Je me balance d’avant en arrière. Un chagrin sans fond. Un trou noir. Un univers de noirceur. Et je tombe, je tombe, je tombe. » (p.147)


Une fille facile est un roman très fort. Le début est assez long pour faire comprendre le rôle joué par Emma au cœur de ses amis : Louise O’Neill prend le temps d’asseoir la jeune fille sur le piédestal qui lui est dû par ses qualités inhérentes, afin de mieux faire sentir la brusque et violente chute dont elle est la victime.

Tel un journal, le roman est mené à travers le récit quotidien d’Emma les quelques jours autour du viol et l’année suivante ; or, contre toute attente, Louise O’Neill parvient à faire en sorte que les minutes deviennent des heures. Une dilution du temps symptomatique de cet espace-temps qui vole en éclats pour l’adolescente souillée et bafouée.

« Des chuchotements. Tout ce que j’entends, ce sont des chuchotements.

Traînée, menteuse, pétasse, salope, pute… » (p.116)

Le vrai mérite de ce roman brûlant est de soulever le débat sur la responsabilité des femmes lors d’un viol (!!!!). Cette question a fait les choux-gras des médias il y a peu encore lors d’une dénonciation nationale du harcèlement de rue : une femme doit-elle se priver de mettre une jupe pour éviter les remarques sexistes ? De même, Emma aurait-elle dû éviter la petite robe sexy, la drogue et l’alcool ? Peut-on l’accuser d’avoir contribué à sa propre perte ? Rien n’est moins sûr, bien évidemment. Dans tous les cas, le roman pose un cas de conscience morale ; il n’y répond pas, mais nous confronte à notre propre jugement de lecteur : Emma est-elle en partie coupable d’avoir été violée ? Questionnement violent… Bravo Mme O’Neill de poser haut et fort une question qui confère au tabou.

 » – Les jupes au ras des fesses, les hauts échancrés jusqu’au nombril, et elles boivent toutes trop et trébuchent dans les rues, elles poussent au crime, et quand ce qui doit arriver arrive, elles se plaignent et se mettent à pleurnicher. Comme disait votre autre intervenant, à quoi d’autre peuvent-elles s’attendre ? » (p.155)

Et que dire des réseaux sociaux, terrain de lynchage moderne dans lequel les pierres sont des mots d’une violence folle ? Là encore, une critique pertinente de notre monde moderne dans lequel les avatars virtuels trahissent les entités réelles.

« Ces photos sont tout ce que je vois. Elles sont mes pensées et mes rêveries. Mes cauchemars et mes souvenirs. » (p.188)

Une fille facile est un roman à la fois beau et glaçant, très bien écrit, qui doit être lu de toute urgence au nom de toutes les victimes d’abus.

« Viol.

C’est comme un fouet qui claque sur ma colonne vertébrale. Le mot remplit la pièce, jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre, et tout ce que je respire c’est ce mot (viol) et tout ce que j’entends c’est ce mot (viol) et tout ce que je sens c’est ce mot (viol) et tout ce qui tapisse ma bouche c’est ce mot (viol). » (p.141)


Une fille facile, Louise O’NEILL, traduit de l’irlandais par Nathalie Guillaume, éditions Stéphane Marsan, 2018, 282 pages, 18€.

2 commentaires sur “« Une fille facile », Louise O’Neill : peut-on être décemment tenue responsable du viol dont on est la victime ? Un récit extraordinaire !

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