« Isidore et les autres », Camille Bordas : coup de cœur pour un touchant récit d’apprentissage, petit bijou de fantaisie littéraire !

A 11 ans, presque 12, Isidore – aussi nommé Izzie ou Dory – galère quelque peu pour trouver sa place dans une famille où ses cinq frères et sœurs brillent par leur précocité et leurs capacités intellectuelles nettement supérieures à la moyenne. Jugez-en : Bérénice, Aurore et Léonard ont mis leur vie entre parenthèses pour leur thèse ; Jérémie planche sur son Master ; quant à Simone, rien de moins que viser les prestigieuses prépas parisiennes pour intégrer Normale Sup’. Petit dernier de la fratrie, Isidore ne dispose pas des mêmes dispositions intellectuelles que les autres : il est juste un élève et un adolescent lambda qui ne rougit pas de son ignorance.

Isidore.jpg

Pourtant, tous partagent la même solitude et la même difficulté à interagir normalement avec autrui. L’échange de Simone avec sa correspondante Rose ? Un passage truculent dans lequel Simone décide d’ignorer complètement cette ignare finie. Alors c’est Isidore qui tente tant bien que mal – enfin, plutôt bien au final – de tisser de fragiles et atypiques relations avec les autres : Rose, la correspondante de Simone ; Daphné, la plus vieille femme de leur bourgade et du monde ; Herr Coffin, son professeur d’allemand ; l’inquiétante mais aussi touchante Denise, camarade de solitude au collège, anorexique et hantée par la mort…

Isidore est ce petit bonhomme qui se construit le dos à une culture intellectuelle familiale et qui, à défaut de performances scolaires notables, développe une empathie parfois maladroite mais bien réelle avec les autres. Une connexion au monde que ses frères et sœurs ont progressivement perdu pour ne plus trouver les ressources nécessaires afin de retrouver la « vraie vie », une fois leurs études achevées. D’Isidore et de sa fratrie, qui est finalement le plus en adéquation avec le monde ? Qui parvient à déchiffrer le sens de la vraie vie ?

« Simone n’aimait pas qu’on la traite d’intolérante. C’était son petit point faible et son paradoxe : toujours la larme à l’œil au moment de citer le premier article de la Déclaration des droits de l’homme (et elle trouvait des occasions de le faire), et toujours la première à établir des classements de ses camarades de classe au mérite, à l’intelligence et à la culture (elle était première en tout).

« Et qu’est-ce que tu voudrais que je fasse, maman ? Je veux bien que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, mais s’ils décident de grandir sans ouvrir un bouquin, rien ne m’oblige à subir leur conversation. » » (p.61)

Ainsi, Camille Bordas déploie sur 400 pages une humanité d’enfant touchante à travers la voix d’Isidore. C’est aussi pour cela qu’à bien des égards, le récit peut être considéré comme un roman d’apprentissage dans la mesure où, dans cet entre-deux entre enfance et adolescence, Isidore expérimente les fugues, la première fois et les amitiés (parfois éphémères).

« J’étais persuadé que si je fuguais, ça ferait plaisir à ma mère. Elle se plaignait tout le temps qu’on n’était pas assez aventureux. Ça ne faisait ni chaud ni froid à mes frères et sœurs, qui étaient indifférents aux opinions d’autrui en règle générale, mais moi, je prenais ça à cœur. J’étais le dernier des six et je ne voulais pas qu’on m’attribue les bizarreries des autres. Je voulais être unique. Moi-même. Différent. En même temps, je n’avais pas trop le choix (j’étais moins beau et moins intelligent que les autres). Mais je n’avais pas non plus d’idée précise de ce que je devais être. Alors, je me disais que je pouvais au moins essayer d’être ce que ma mère voulait et donner sa chance à l’aventure. » (p.18)

En d’autres termes, Isidore se construit à la fois avec et contre les autres dans une oscillation délicate des interactions. Notons d’ailleurs la pudeur d’expression des sentiments dans le roman, surtout lorsqu’ils sont vrais…

Camille Bordas signe un roman brillant, délicieux par son humour (MERCI pour le personnage de Simone !) et son inventivité folle : ce récit de 400 pages au cœur d’une famille asociale mais unie relève du pur bonheur littéraire.

« Une fois tous réunis, ma mère a dit « Le père ne rentrera pas ce soir », et cette fois, c’était parce qu’il était mort. Il avait eu une crise cardiaque dans l’après-midi. Simone a dit qu’elle n’y croyait pas, mais elle avait l’air d’y croire, en fait. Jérémie Léonard Aurore et moi, on a rien dit du tout.

« Je suis tellement désolée, a dit Rose. Tellement, tellement désolée… »

Et elle s’est mise à pleurer, bien avant aucun d’entre nous. Elle pleurait énormément, et ma mère a dû se lever pour la consoler, la prendre dans ses bras, tandis que nous, ses propres enfants, les enfants du père que Rose n’avait jamais rencontré, on a fait que regarder les steaks d’espadon d’un œil vide » (p.81)

N’en oublions pas pour autant l’une des questions soulevées par le roman : les personnes les plus intelligentes et les plus cultivées dans notre société sont-elles forcément heureuses une fois adoubées membres de l’élite intellectuelle ? Quel ancrage dans la réalité alors / après ?

« Au départ, je voulais juste tout savoir, elle a dit. Je voulais connaître la réponse à toutes les questions possibles, dans tous les domaines, à la « Questions pour un champion ». Une thèse d’histoire, ça semblait couvrir par mal de terrain. Mais au final, ben je me sens encore plus inculte qu’avant. J’ai des connaissances phénoménales dans un domaine extrêmement limité, et même là, j’ai pas réponse à tout. L’université, la thèse… ça m’a juste rendue plus lente en fait. Quelle que soit la question qu’on me pose, il me faut des jours pour y réfléchir maintenant, maintenant que j’ai appris à tourner n’importe quelle question dans tous les sens possibles. J’ai l’impression d’en savoir encore moins qu’avant. Que la thèse n’a fait que mettre en évidence tous les domaines dans lesquels je ne connaissais absolument rien. C’est vertigineux. […] Il devrait vraiment y avoir un programme post-doctoral pour apprendre à reprendre une vie normale. » (p.207)

Au final, la vraie vie se vit-elle vraiment dans les livres, miroirs d’autant de vies réelles et fictives ?


Isidore et les autres, Camille BORDAS, éditions Inculte, 2018, 412 pages, 19.90€.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :