« La saison des feux », Celeste Ng : instantanés de parfaites imperfections entre mères et filles

En 2017, vous découvriez sur le blog la chronique du premier et très bon roman de l’américaine Celeste NG Tout ce qu’on ne s’est pas dit. La talentueuse Celeste Ng revient cette année avec son second roman, La saison des feux, tout aussi excellent. Plus que jamais, elle témoigne d’une brillante maîtrise des drames familiaux du quotidien et de la psychologie fouillée de ses personnages.

La saison des feux

La famille Richardson est l’archétype de la cellule familiale américaine parfaite : une vie aisée et confortable dans une petite ville chic et calme. Une immense et luxueuse maison comme cadre de vie des six membres de la famille, clones littéraires parfaits des personnages traditionnels de séries B américaines, à savoir : M. Richardson, avocat de profession ; son épouse Elena, journaliste dans le gazette de la ville et figure locale ; Lexie, l’aînée, charismatique jeune fille bien dans ses baskets et au naturel conquérant ; Trip, populaire lycéen et bourreau des cœurs ; Moody, le frère discret et sans histoire. Seule la petite dernière, Izzie, donne du fil à retordre à Elena Richardson avec son caractère volcanique et contestataire.

Mais, globalement, dans la petite ville chic et lisse de Shaker Heights, le vernis des Richardson est on-ne-peut-plus brillant.

« la vie dans leur belle maison parfaitement ordonnée et abondamment meublée, où l’herbe était toujours tondue et les feuilles mortes déblayées au râteau, où il n’y avait absolument jamais le moindre détritus à l’horizon ; dans ce beau quartier parfaitement ordonné où chaque pelouse comportait un arbre et où les rues étaient en courbe pour que personne ne roule trop vite, où chaque maison était en harmonie avec la voisine ; dans cette belle ville parfaitement ordonnée où tout le monde s’entendait bien et obéissait aux règles, où tout devait paraître beau et parfait de l’extérieur, qu’importe le désordre à l’intérieur. » (p.361)


Un jour, Mme Richardson accepte de louer à Mia Warren et à sa fille Pearl sa petite maison secondaire. Binôme nomade et sans attaches, mère et fille vagabondent d’un lieu à l’autre des U.S.A. Une vie frugale faite de bric et de broc ; une vie aléatoire selon les petits jobs de Mia et son activité artistique. Car Mia est avant tout une talentueuse photographe qui quitte une ville aussitôt une série de photos achevée. Leurs pérégrinations sont autant de clichés et d’instantanés aussitôt oubliés. Un mode de vie aux antipodes de la vie statique, bien rangée et organisée des Richardson.

Et pourtant, par un savant jeu de vases communicants, les protagonistes des deux familles se mêlent, s’entremêlent et démêlent leurs secrets. Ainsi, l’amitié entre Moody et Pearl permet à cette dernière de découvrir une vie dorée dans laquelle elle se love avec délectation, peu indifférente au beau Trip. A l’inverse, Izzie trouve en Mia une oreille attentive et compréhensive, auprès de laquelle sa fureur de chaque instant trouve un momentané apaisement. Ironie de la vie qui souligne des inadéquations familiales parfois flagrantes.

Un fait divers vient remettre en question ce fragile équilibre entre les deux familles : un scandale agite soudainement la tranquille ville de Shaker Heights, scandale dans lequel Mia et Mme Richardson s’opposent en soutenant les partis adverses. Troublée puis franchement décidée à faire tomber Mia, qu’elle soupçonne de cacher un secret sous son apparence lisse et détachée de tout matérialisme, Elena Richardson va s’employer à découvrir l’histoire et le passé de Mia, sans voir la tragédie à venir qui se joue dans sa propre famille…

« Et maintenant il y avait cette Mia, une femme complètement différente au style de vie complètement différent, qui semblait suivre sans vergogne ses propres règles. » (p.84)


Celeste Ng signe à nouveau un page-turner d’une grande qualité, en soignant ses thématiques favorites. Ainsi, La saison des feux est avant tout un roman qui célèbre et questionne à la fois la femme, que cette dernière soit fille, mère ou jeune femme en devenir : qu’est-ce qu’être mère ? est-ce l’amour ou le lien du sang qui définit une vraie mère ? comment montrer son amour lorsque l’on est une mère ? peut-on décemment désirer une autre famille, la choisir par le cœur ?

L’auteur propose, avec ce brillant récit, un cas de conscience sur le libre-arbitre, sur les choix qu’une vie peut amener à faire, que l’on soit déchiré entre nécessité et pur désir.

D’autre part, La saison des feux est un roman social qui épingle le souci des classes aisées d’afficher un vernis parfait, prêtes à tout pour préserver la surface lisse et sans accroc de leur petite vie coquette. Celeste Ng dénonce l’aveuglement coupable de cette caste, au nom des apparences si précieuses à sauvegarder. Peut-on tout contrôler de sa vie, même ceux qui nous entourent ? A l’inverse, peut-on s’affranchir des règles et carcans que nous impose la société ?

Alors, de la même manière que la bohème Mia taillade photos et papiers pour mieux mettre à nu la vérité de ses sujets sous une forme originale qui lui est propre, Celeste Ng cisèle de sa plume acérée, tel un révélateur haut de gamme, un instantané romanesque libérateur.

« Toute sa vie elle avait appris que la passion, comme le feu, était une chose dangereuse. Elle devenait si facilement incontrôlable. Elle escaladait les murs et bondissait par-dessus les tranchées. Les étincelles sautaient comme des puces et se répandaient tout aussi rapidement ; une brise pouvait charrier les braises sur des kilomètres. Mieux valait contrôler cette étincelle et la transmettre prudemment d’une génération à l’autre, comme une torche olympique. Ou, peut-être, l’entretenir attentivement comme une flamme éternelle : un rappel de la lumière et de la bonté qui jamais n’embraserait rien. Soigneusement contrôlée. Domestiquée. Heureuse en captivité. La clé, pensait-elle, était d’éviter toute conflagration. » (p.183)


La saison des feux, Celeste NG, traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau, éditions Sonatine, 2018, 378 pages, 21€.

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