« Le malheur du bas », Inès Bayard : femme violée, vie volée, rêves envolés, couple en danger, famille désintégrée…

Ce premier roman, signé par Inès Bayard, est un coup de poing littéraire dans l’estomac. Un récit dont on ne se remet pas. Un récit virtuose qui ose et propose le viol comme thème principal. Un récit qui décrit et narre les ecchymoses d’une femme, tant physiques que morales.

 

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Marie et Laurent forment un couple modèle, épanoui et heureux. Parisiens aisés évoluant dans la banque pour elle et le droit pour lui, c’est tout naturellement que tous deux décident, quelque temps après leur mariage, d’avoir un enfant. Promesse d’un nouveau bonheur à venir, concrétisation d’un amour sans nuage : enfanter devient leur nouveau beau projet.

« Il lui semble n’avoir jamais été aussi légère, chaque parcelle de son être s’enivre, se libère agréablement de toute pression. Elle a envie de crier sur tous les toits de Paris, d’appeler ses parents, sa sœur, ses collègues, ses clients pour leur annoncer la grande nouvelle avant même d’être enceinte.

Ce soir-là, après avoir dégusté la blanquette de veau, Laurent et Marie vont se coucher l’un contre l’autre, enlacés dans l’exaltation de leurs projets. » (p.25)

Mais ce désir d’enfant à peine évoqué, Marie se fait très brutalement violer un soir par son directeur alors que ce dernier la reconduit chez elle en voiture. Traumatisée, Marie se mure dans le silence et jure que jamais elle ne révèlera ce secret honteux.

« Marie espère pouvoir oublier, effacer l’entière souffrance de ce moment. Elle va se réfugier dans son travail, dans son couple. Peut-être que le désir d’avoir un enfant avec son mari va resurgir dans quelques jours, plus fort encore qu’au début. » (p.49)

Seulement, quelques semaines à peine après son viol, Marie découvre avec horreur qu’elle est enceinte. Persuadée que c’est un bébé du viol, elle rejette sa grossesse et fait son possible, sans succès, pour saboter la naissance à venir.

« C’est une grande farce. Elle sait déjà qu’elle ne le supportera pas. Marie n’a pas de doute. Ce n’est pas l’enfant de son mari. » (p.72)

« Elle retire discrètement le canif. Elle n’y arrivera pas, on ne la laissera pas faire. Le monde est contre elle. Le destin ne tourne que dans le sens contraire à ses espérances. Ils veulent tous que cet enfant naisse, alors, qu’il en soit ainsi. Marie accepte son sort. Elle est à bout de forces. Elle renonce à tuer son petit. Il est trop tard, le moment est encore passé. » (p.98)

L’enfant venu au monde, Marie prend toutes les distances possibles et inimaginables avec cet enfant dont elle ne veut pas, rappel de cette nuit d’ignominie qui l’a à tout jamais bafouée dans son identité de femme. Alors, Marie néglige son bébé, n’hésitant pas à le laisser – voire à l’oublier – à la crèche, à ne pas le laver, le laisser à terre sans surveillance… Ses envies d’infanticide sont nombreuses et régulières.

« La négligence réapparaît parfois. Marie s’occupe de lui plusieurs jours durant comme le font les mères normales, une routine s’installe. Mais la semaine suivante, elle le laisse crever de faim, patauger dans ses excréments, prise d’une soudaine envie de les lui faire manger, de le balancer d’un geste sec par la fenêtre, excitée et satisfaite à l’idée de pouvoir enfin le faire disparaître de sa vie. Elle oscille entre l’énergie que nécessite l’entretien de son mensonge et la fatigue insoutenable qui la pousse à vouloir tout arrêter au plus vite. » (p.230)

Marie s’enfonce dans son mal-être et s’empêtre dans cette maternité mensongère qu’elle subit. Progressivement, c’est pourtant la mort qui s’impose comme la solution pour échapper à sa condition…

Dans ce drame de la vie d’une femme, Marie est-elle une victime ou une coupable ?


Le malheur d’en bas est plus que jamais un roman sans complaisance aucune : Inès Bayard livre un terrible portrait d’une femme emprisonnée dans ses principes d’éducation, ses principes de femme mariée et qui se débat avec l’outrage qu’elle a subi. Une honte qu’elle n’ose pas révéler.

De fait, Inès Bayard signe un récit d’une grande intelligence, terriblement nécessaire pour faire comprendre aux femmes la nécessité de parler quand de tels drames arrivent. Elle parvient avec talent à éradiquer tout pathos dégoulinant de manichéisme pour trouver un ton juste qui permet au lecteur d’osciller entre compassion pour Marie et effroi distant lorsque ses actes ne peuvent décemment pas être cautionnés.

Inès Bayard ose parler, sans pudeur mais avec tact, de la négligence maternelle, de la soumission féminine au mâle – que ce soit sexuellement, professionnellement… -, de l’envie et du désir.

« La honte qui prend les femmes du début jusqu’à la fin de leur vie. Toujours la même. La honte du corps qui n’est pas parfait, qui n’est pas blanchi, désapprouvé par la vertu collective. Le corps qui souffre, gémit, se tord, saigne, change, évolue, grossit et mincit, pénétré toute sa vie, engrossé, ouvert, vidé, refermé, gonflé et dégonflé en fonction des épreuves, bourré de paracétamol et d’ibuprofène pour le contraindre à se calmer. » (p.92)

Peut-être verrons-nous aussi dans ce roman une référence à l’excellent roman de Leïla Slimani, Chanson douce, pour cet incipit quasi semblable qui part du dénouement – tragique – du roman pour mieux remonter ensuite la genèse du drame. Une intertextualité bienvenue et qui permet d’offrir au lecteur les dernières lignes les plus terribles qui soient (mais chut, je ne dirai rien : le roman se dévore, vous les découvrirez bien assez vite !).

Pour conclure, Le malheur par le bas est un roman choc dont je me souviendrai longtemps, et qui mérite plus que jamais d’être connu et reconnu.


Le malheur du bas, Inès BAYARD, éditions Albin Michel, 2018, 268 pages, 18.50€.

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