« Une femme entre nous », Greer Hendricks et Sarah Pekkanen : mariage parfait, mariage suspect ?

Nellie, une institutrice de maternelle, est sur le point de se marier avec le beau Richard. Seulement, ses insomnies éprouvent son endurance à gérer le stress grandissant du mariage. De plus, le sentiment d’être épiée se fait de plus en plus grandissant…

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Vanessa, de son côté, ex-épouse de Richard, peine à se remettre de son divorce. Son luxueux train de vie d’antan n’est plus ; ayant trouvé refuge auprès de sa tante Charlotte, elle est contrainte de gagner sa vie en vendant des vêtements dans un magasin de luxe à ses anciennes « amies », sans compter que le démon de l’alcool – spectre d’un passé marital douloureux – la tente de nouveau.

Lorsque Vanessa découvre que Richard est fiancé, c’est un choc : elle ne peut concevoir que son ex-mari convole en nouvelles noces et qu’une autre prenne sa place. Prête à tout pour empêcher ce mariage, Vanessa met sur pied un plan. Mais cette place est-elle celle que l’on pense vraiment ? Le plan est-il véritablement contre Nellie ?


Cette structure dialectique Nellie / Vanessa est savamment orchestrée autour d’une narration faisant alterner la troisième personne lorsqu’il s’agit de Nellie et la première personne lorsqu’il s’agit de Vanessa. Mais la dichotomie vole en éclats lorsque l’on comprend que les deux personnages fusionnent en une seule voix : est-ce celle de Nellie ? Est-ce celle de Vanessa ? Les détails de la vie de l’une succèdent à ceux de la vie de l’autre, et toujours ce « je » unique qui supplante toute autre voix. Ne serait-ce pas une technique narrative diablement redoutable qui amène le lecteur à comprendre que, dans la vie de Richard, les épouses sont interchangeables, succédant les unes aux autres et reproduisant un éternel recommencement ? Qui peut être cet homme qui aspire à une vie policée dans laquelle l’épouse est un clone de la précédente ?

Alors, lorsqu’il s’agit pour Nellie / Vanessa (ellipse temporelle conséquente ? folie de la première épouse ?) de prévenir la nouvelle fiancée de Richard, Emma, ce n’est pas pour récupérer Richard, mais bien plutôt pour mettre Emma hors d’un danger qu’elle ne soupçonne pas.

« Avant notre mariage, il y a eu plusieurs indices que j’ai choisi d’ignorer, plusieurs hésitations que j’ai balayées d’un revers de la main. Ne faites pas la même erreur que moi. Je n’ai pas su me sauver.

Il n’est pas encore trop tard pour vous. » (p.251)

« Emma disparaîtra, elle aussi, si elle épouse Richard. Elle perdra ses amis. Elle s’éloignera de sa famille. Elle se coupera du monde et d’elle-même, exactement comme moi. Et ce ne sera que le début d’une longue descente aux enfers. » (p.300)

De fait, le dédoublement identitaire – ou devrais-je dire la fusion identitaire ? – de la narratrice – des narratrices – permet d’une part une plongée vers l’avant pour prévenir Emma des risques qu’elle encourt, mais aussi de multiples retours en arrière qui sont autant de flashback signifiants de la vie d’épouse avec Richard : chacun révèle une faille dans le mariage, lequel n’est qu’une illusion somme toute factice de la perfection voulue par Richard. Ainsi, chaque épouse se voit progressivement transformée en une autre personne, modelée par les désirs de son époux. Quitte à devenir l’ombre d’elle-même.

« Tout le temps qu’a duré notre mariage, j’ai étouffé mes sentiments, je les ai noyés dans l’alcool, enfouis sous le déni. Je supportais sans rien dire les humeurs de mon mari, en espérant que si je parvenais à créer un environnement satisfaisant (si je disais et faisais ce qu’il fallait), j’aurais une prise sur le climat de notre foyer, comme quand, dans ma classe de maternelle, je collais un soleil souriant sur le panneau du temps du jour. » (p.345)

Chaque mariage – celui de Nellie, celui de Vanessa – est démonté et, avec lui, l’image du parfait Richard : tantôt rassurant, tantôt menaçant, qui est cet homme qui semble ne laisser aucune place au hasard ? Jusqu’à quel point aveugle-t-il ses épouses ?

« Pendant des années, il a tout fait pour me déstabiliser. Chaque fois que j’agissais d’une façon qui ne lui plaisait pas, j’en subissais les conséquences ; d’un autre côté, il se délectait de pouvoir jouer les sauveurs et de me réconforter quand ça n’allait pas. Ces deux aspects contradictoires de sa personnalité faisaient de mon mari un véritable mystère pour moi. Aujourd’hui encore, je ne comprends toujours pas complètement ce besoin qu’il avait de contrôler son environnement avec la même rigueur que lorsqu’il triait ses chaussettes et ses tee-shirts. » (p.349-350)


Une femme entre nous est un roman addictif au rythme haletant, qui gagne le pari de proposer un thriller novateur et surprenant dans la forme et dans le fond. Les thématiques y sont riches, traitées avec soin et bien écrites :

  • la dépendance domestique et la violence (psychologique et physique)
  • la figure du pervers narcissique
  • l’idée du bonheur : la perfection est-elle gage de joie absolue ?

« Je songe aux illusions de ma propre vie ; comment, pendant toutes les années où j’ai été avec Richard, j’ai vu ce que je voulais voir, ce que j’avais besoin de voir. Peut-être que les œillères font partie de l’équipement nécessaire pour tomber amoureux. » (p.325)

Point besoin de développer l’une ou l’autre ici : le résumé que je propose du livre est déjà un bon indicateur de ces thématiques.

Je retiens qu’une nouvelle fois, les éditions Sonatine proposent un roman d’une grande qualité. Plus que jamais, je me confirme fan de leur ligne d’édition. Bravo !


Une femme entre nous, Greer HENDRICKS et Sarah PEKKANEN, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner, éditions Sonatine, 2017, 454 pages, 22€.

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