« Personne n’a peur des gens qui sourient », Véronique Ovaldé : peut-être vaudrait-il mieux s’en méfier, tout justement ?

Un jour de début d’été, Gloria embarque précipitamment avec elle ses deux filles, Stella l’ado boudeuse et Loulou l’adorable pipelette de six ans, pour filer en direction de l’Alsace, dans la maison de feu grand-mère Antoinette Demongeot, près de la forêt de Kayserheim. L’objectif de Gloria est de fuir le Sud, à tout prix, se cloîtrer, se calfeutrer. Mais fuir qui ? quoi ? Quelle menace redoute-elle ?

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Gloria et les filles laissent derrière elles un passé morcelé : Samuel, le père de Stella et de Loulou, est mort avant la naissance de la petite dernière.

« Gloria était alors à la fois comblée et emplie de tristesse. De cette tristesse tranquille et fantomatique qui lui tenait compagnie depuis la disparition de son grand amour. Une tristesse habitable, confortable, sur mesure, qui était devenue une façon de vivre et d’élever ses filles le plus tendrement et le plus attentivement possible. » (p.79)

Seuls comptaient avec lui Tonton Gio et l’ami du défunt père de Gloria, l’avocat Pietro Santini. Des figures de substitution qui ont veillé sur Gloria, abandonnée par sa mère lorsque cette dernière s’est enfuie avec son amant dentiste, et orpheline de père, terrassé par un cancer.

« Elle avait vécu seule avec des parents qui composaient un couple résolument déséquilibré. Un père qui regardait sa femme comme si elle était une merveille de grâce, et une mère qui ne désirait qu’une chose, se défaire de ses liens, et qui avait rué tant et plus que les entraves avaient fini par se rompre. Elle avait observé silencieusement le manège fatal de ces deux-là. » (p.57)

Une protection toute masculine et une prévention toute paternaliste tandis que Gloria découvre l’amour fou avec Samuel.

« C’est étonnant d’assister à un coup de foudre, c’est comme d’être pris dans un mouvement de foule dans le couloir du métro, un samedi, pendant une période d’attentats. Vous êtes embarqué et vous abandonnez toute défense, vous regardez passivement ce qui se déroule, vous attendez que ça s’arrête et vous vous dites, Ah c’est donc cela dont tout le monde parle. » (p.42)

Cependant, le quotidien du jeune couple n’échappe pas aux tracas matériels : les combines plus ou moins légales de Samuel et son penchant grandissant pour l’alcool ont-ils eu raison de leur amour ?

« Après coup, Gloria aurait pu compter les messages d’alerte, tous les avertissements imparables, que son cerveau avait ignorés. » (p.162)


Au cours d’un récit qui entrelace le passé de Gloria et le présent de sa fuite, nous comprenons peu à peu une généalogie familiale – principalement maternelle – complexe avec son lot de drames, de failles et de mystères. Le vrai visage de Gloria est trouble : est-elle une victime ? est-elle une coupable ? Quel rôle a-t-elle joué dans son propre parcours de vie ? Est-il légitime pour nous lecteurs d’osciller entre l’empathie pour une mère dévouée à ses filles et l’effroi pour une femme prête à tout ?

« Ignominie, mensonge monstrueux, cauchemar : des mots ténébreux, des visions apocalyptiques parasitaient l’entendement de Gloria. Mais elle n’en a rien laissé paraître. Elle sait faire ça depuis six ans. Ne rien laisser paraître. » (p.249)

La tension monte progressivement, jusqu’à l’épilogue glacial mais terriblement génial. Et le récit de jouer avec les codes du réalisme et du policier : brillant !

La narration est assumée par une première personne, dont la proximité avec les protagonistes semble floue et pourtant évidente. Une voix anonyme mais riche en commentaires : sans doute est-ce là le style Ovaldé, que je découvre mais que j’applaudis par tant d’inventivité littéraire.

Personne n’a pas peur des gens qui sourient. Mais peut-être devrait-on tout justement s’en méfier. Vous, lecteurs, ne vous méfiez pas d’un tel petit bijou littéraire : foncez !


Personne n’a peur des gens qui sourient, Véronique OVALDE, éditions Flammarion, 2019, 268 pages, 19€.

4 commentaires sur “« Personne n’a peur des gens qui sourient », Véronique Ovaldé : peut-être vaudrait-il mieux s’en méfier, tout justement ?

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