« La Purge », Arthur Nesnidal : bienvenue dans l’enfer des prépas littéraires, où le plaisir n’est pas, où le plaisir n’est plus

Il est de ces livres que vous vous empressez d’acheter parce qu’un élément, un seul parfois, vous interpelle. Pour moi, ça a été celui du thème : la prépa littéraire, les fameux deux ans d’hypokhâgne et de khâgne. Arthur Nesnidal en est réchappé, moi aussi. Arthur Nesnidal a tenu une année. Moi aussi. Arthur Nesnidal est marqué. Moi aussi. A tout jamais.

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Le narrateur est admis dans une prépa littéraire de province. Prestige certain lorsque l’on est supposé être parmi les meilleurs lycéens à y être acceptés. Encore plus lorsque les origines sociales sont modestes –  que l’on est donc boursier, comme le narrateur – et que la condescendance des congénères affleure.

« Les enfants de bourgeois étaient rentrés chez eux ; il n’y avait que les pauvres pour être pensionnaires. […] Toute la semaine durant nous essayions en vain de faire comme ces nantis qui étaient premiers de classe ; nous qui étions sortis de choux, comme tout le monde, nous devions ressembler à de nobles perles d’huître ; que faire pour s’aligner sur une telle distinction ? Le fossé entre nous était insurmontable. » (p.118)

Seulement, le lycée se transforme en bagne et le quotidien devient une purge de tous les instants : les nuits sans sommeil à travailler, encore et toujours plus ; les heures de cours ennuyeuses lors desquelles on ne fait que gratter ; l’inconfort matériel de ces quelques classes reléguées tout en haut du lycée ; l’insipidité des repas à la cantine…

Bienvenue en prépa : le plaisir n’est pas, le plaisir n’est plus.

Surtout, tels des Cerbère, les professeurs, sûrs de leur savoir absolu, règnent en tyrans despotiques sur les quarante têtes courbées. Ces maîtres à penser de la future élite de France ne suscitent qu’effroi et terreur. Doit-on considérer les humiliations dont ils se rendent coupables comme un égard digne de ce nom envers leurs élèves ?

Peut-on sortir sain et sauf de cette prison intellectuelle ?


Arthur Nesnidal semble choisir délibérément l’anonymat du lycée, des professeurs, des camarades qu’il dépeint. On saura juste que c’est une prépa qui tente de rivaliser avec les prépas parisiennes et lyonnaises. Mais ce choix narratif est gagnant : j’ai ainsi globalement pu revoir ma propre expérience d’hypokhâgneuse dans mon propre lycée de l’Ouest.

Je retiendrai de son roman le thème de la lutte : lutte de l’étudiant contre l’épuisement intellectuel, contre les humiliations, contre la condescendance ouvertement affichée de ses « pairs » (mais le sont-ils vraiment ?). Lutte contre soi-même ? S’agit-il de se faire violence finalement ?

Le système éducatif est ouvertement (et délibérément ?) critiqué : qui sont ces ignares à peine sortis du lycée incapables de distinguer entre elles d’obscures figures de style ? incapables de faire témoigner de connaissances géographiques pointues ? Cet Olympe professoral qui daigne s’abaisser au rang des modestes mortels incultes a fort à faire, quitte à leur aboyer dessus.

« Il questionnait avec l’air entendu des érudits qui savent leurs demandes confondantes de simplicité, et […] il ôtait ses lunettes dans un geste de comédien tragique, prenait le masque de l’insoutenable déception de l’orateur incompris et revenait aux rudiments qui nous faisaient défaut. Par trois fois il tourmenta un malheureux ignare qui ne sut que répondre, et la classe tout entière se ratatina quand il posa sur nous son regard mécontent. » (p.16)

« Il passa dans les rangs, sans un bruit, et sans heurt, pour les rendre dans l’ordre ; il annonçait tout haut la note qui tombait ; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons ; on aurait dit une hyène rôdant parmi des chats. » (p.49)

Machine à broyer, la prépa est aussi apprentissage de valeurs, autres qu’intellectuelles :  Arthur Nesnidal tend à démontrer que ce que l’on peut y gagner, qu’importe la souffrance, c’est la détermination. D’où de savoureux passages, notamment la galère du latiniste débutant à traduire Cicéron, à désespérer, puis à s’acharner, à s’accrocher pour finalement triompher, ne serait-ce qu’un peu. L’espoir est là.

L’auteur n’a que vingt-deux ans mais sa prose, plus que jamais littéraire, est remarquable. Le verbe y est ciselé, les expressions d’un registre plus que soutenu et pourtant maniées avec une virtuosité impressionnante. Certains reprocheront à ce style un caractère ampoulé. Admettons. Mais qui peut se targuer, aujourd’hui, de manier la langue française ainsi ? Inusité et atypique…

Le reproche, si je peux me permettre d’en faire un, est celui d’avoir, de mon modeste point de vue, grossi le trait à outrance des portraits extrêmement péjoratifs des professeurs ou la description des plus infâmes de la cantine. Ainsi, le Professeur d’Histoire devient une Madame Vauquer balzacienne des années 2000. C’est trop, beaucoup trop. Certes, la diabolisation est au centre du procédé critique de l’auteur, mais l’usage hyperbolique des outils péjoratifs manque quelque peu de crédibilité.

« Nous prenions, dans l’ordre, d’abord nos couverts : une armure de graisse sèche en empêchait l’usure. Le tartre envahissait les gobelets, les chaises, et les assiettes blanches. Le graillon vous sautait hardiment au visage, le menu était farci de fautes […]. Les dépôts de la veille que le sol arborait retenaient nos chaussures, prévenaient des glissades, et donnaient à l’ensemble un air de pestilence qui ne pouvait que laisser rêveur et relatif quant à la saleté des ruelles de Montmartre. » (p.32)

« Son apparition était insurmontable ; ses grimaces montraient qu’elle-même ployait sous la laideur infâme, pourtant bien en accord avec son caractère. On était dérouté ; il semblait impossible de déchiffrer le sens de sa présence ici. Cet être tenait du cerbère et du batracien ; peut-être avait-il été fait dans quelque souterrain, né d’une vieille harpie et d’un égout malade ? Mais pourquoi venait-elle habiter notre monde ? L’univers des démons était-il surpeuplé ? Je suppose que non. » (p.77)

Dommage car, malgré tout, l’humanité demeure. Ou doit demeurer. En témoigne l’une des dernières scènes du roman, dans laquelle Arthur Nesnidal évoque, dans cet antre du savoir qu’est la prépa, le travail invisible des petites mains que sont les femmes de ménage. Terriblement cruel et pourtant le point de départ au processus de libération de notre narrateur hypokhâgneux : l’intelligence n’est heureusement pas qu’affaire de culture et de savoir…


La Purge, Arthur NESNIDAL, éditions Julliard, 2018, 149 pages, 16€.

2 commentaires sur “« La Purge », Arthur Nesnidal : bienvenue dans l’enfer des prépas littéraires, où le plaisir n’est pas, où le plaisir n’est plus

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  1. Critique intéressante d’une période difficile à vivre pour les étudiants… Ce système « bien franchouillard » qui ne serait fait que pour les forts en thème, les cultivés et les nantis…:( Que de courage et de détermination pour tous les autres !!! Ce livre m’interpelle vraiment 🙂

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