« Confessions d’une cleptomane », Florence Noiville : voleuse, moi ?

Valentine de Lestrange a tout pour elle : une illustre ascendance bien que quelque peu désargentée, un mari – Pierre-Antoine Berg – ministre des Finances, un réseau professionnel solidement établi dans le monde de l’art. A l’abri total du besoin, Valentine de Lestrange peut mener comme elle l’entend une vie de nantie, dans le confort ouaté et luxueux de son hôtel particulier de Neuilly.

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Seulement, contre toute attente et malgré son âge honorable, Valentine adore voler, « clepter » comme elle le dit, des choses de bric et de broc. Peu importe la valeur de l’objet : seule compte l’adrénaline du geste et la jouissance de la réussite. Une entreprise à chaque fois risquée mais très souvent réitérée.

« C’était dans l’instant qu’elle trouvait ses satisfactions. Jouer à relever des défis. S’emparer de choses – utiles parfois, dérisoires le plus souvent – était une manière de lutter contre le vide. Contre la mort peut-être. » (p.42-43)

Il faut dire que Valentine a longtemps bénéficié de l’absolution familiale puisque sa mère, Nina, et sa grand-mère, Maddy, ont elles aussi été des cleptomanes avérées et assumées par le passé.

« Ce que voulait dire Valentine, c’est qu’on était cleptomane de mère en fille chez les Lestrange. De la même façon que, dans la famille, toutes les femmes étaient rousses. » (p.36)

Pourtant, lorsqu’elle reçoit un jour une convocation au poste de police pour « griverie », Valentine doute : aurait-elle été malencontreusement repérée alors qu’elle manie l’art de dérober avec une dextérité maintes fois éprouvées ? Son inattention d’une seconde peut-elle mettre en péril la réputation de son ministre de mari ?

« Non, ce qui l’inquiétait, une fois de plus, c’était son mari. A aucun prix, il ne devait savoir. Ni cette affaire s’ébruiter. Les journalistes, ces imbéciles, seraient trop heureux d’en faire leurs choux gras. Sans parler des réseaux sociaux. Et alors… Il suffisait d’un rien, une peccadille absurde, une grive piquant un raisin, pour mettre en l’air l’image d’un homme public. » (p.64)


Confessions d’une cleptomane n’est pas, malgré le titre, un simple récit de vie, forme de témoignage. Non, Florence Noiville crée une véritable intrigue : Valentine de Lestrange se fera-t-elle finalement prendre à son propre jeu ? Une tension véritable naît progressivement au fil des pages et l’étau se resserre autour de l’héroïne, jusqu’au moment où le rebondissement final, totalement inattendu, survient : une saillie piquante et mordante savamment orchestrée.

Le récit est riche de la narration des vols divers et variés de Valentine et de ses aïeules : des anecdotes sympathiques à lire, bien que moralement répréhensibles. Florence Noiville propose aussi une plongée dans la psyché humaine : comment expliquer la cleptomanie ? Qu’est-ce qui motive une telle impulsion alors que l’on a tout ce que l’on peut désirer ?

« Tout paraissait possible. Je le fais ou je ne le fais pas ? Je la prends ou je ne la prends pas ? Je pars avec ou j’attends encore ? […] Ces secondes, elle les ressentait chaque fois de la même façon, longues et intenses, s’étirant l’une après l’autre comme dans une séquence de film au ralenti. En même temps, tout s’y décidait à une vitesse démoniaque. Une force s’emparait d’elle tandis qu’elle-même s’emparait de l’objet. » (p.19)

Et le récit de verser dans la théorie : quelques pages qui permettent de vulgariser de manière globale le propos. Point trop, heureusement, car le zèle explicatif rôdait…

Se fera prendre, ne se fera pas prendre : à ce jeu, Valentine va-t-elle gagner ? Cette grande bourgeoise peut-elle décemment rester impunie ? Et l’auteur de distiller une réflexion sociologique sur notre société et la culture du vol (moral, sexuel, culturel, matériel…) : c’est franchement passionnant et on se surprend à réaliser la pertinence de la réflexion. Notons au passage quelques savoureuses trouvailles lexicales que les plus littéraires ne renieraient pas.

« elle vivait donc dans une société où, à tous les étages, chacun dépouillait l’autre, en permanence. » (p.188)

« Volez » une ou deux heures à votre emploi du temps chargé pour découvrir ce roman qui mérite le détour.


Confessions d’une cleptomane, Florence NOIVILLE, éditions Stock, 2018, 194 pages, 17.50€.

2 commentaires sur “« Confessions d’une cleptomane », Florence Noiville : voleuse, moi ?

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    1. Chère Florence, un immense merci pour l’honneur que vous me faites d’apprécier personnellement ma chronique. C’est la plus belle des reconnaissances ! J’ai eu beaucoup de plaisir à vous lire et à découvrir votre plume, belle et appréciable. A bientôt j’espère ! Mes p’tits lus

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