« Unpur », Isabelle Desesquelles : « undélébile » et « undicible » (#rentréelittéraire2019)

Jumeaux, Julien et Benjamin vivent dans un cocon d’amour fusionnel avec leur fantasque mère célibataire, Clarice.

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Mais, lors de vacances à Venise, l’équilibre du trio vacille de la pire des manières : alors que les garçons s’amusent sur une place bondée de la ville, Benjamin se volatilise. Kidnappé par un homme dont on ne saura rien ou presque, sinon qu’il adore le cyclisme, repérer l’encoche de ses ongles de pied et tirer pour les raccourcir, enfin et surtout rendre visite la nuit à l’enfant qu’il séquestre.

« Le chasseur est là, invisible, il tient en joue dans le viseur de son désir malade son faon à deux pattes, ne le laissera pas s’échapper. » (p.11)

Le Gargouilleur, ainsi surnommé par Benjamin, est un bourreau d’enfant qui abuse de lui et l’utilise comme appât pour voler, dans diverses régions de l’Italie, d’autres enfants qui seront, eux, vendus pour d’indicibles trafics.

« Combien ai-je eu de prédécesseurs et de successeurs ? Au cours de nos cinq années communes, le processus de rapt va se répéter onze fois. » (p.88)

Soucieux de ne jamais contrarier le Gargouilleur afin éviter ce qu’il pourrait y avoir de pire après l’horreur déjà endurée, Benjamin tremble mais obtempère du mieux qu’il le peut pour satisfaire l’insatiable appétit du monstre.

« Il est l’ogre, le loup, le féroce, le cruel, le bloc de mal. » (p.55)

Benjamin trouve un jour l’occasion de s’enfuir. Commencent alors ses pérégrinations : Rome d’abord, le Mexique ensuite.

« Une nouvelle fois je me livre à la torpeur d’années sans but, sans projet, à l’habitude de la monotonie ou la monotonie de l’habitude. Le passé continuait d’exister mais il se diluait dans un présent si ténu. » (p.129)

Mais là-bas, Benjamin réalise qu’il ne peut fuir les pulsions que son enfance avec le Gargouilleur a insidieusement instillées en lui :  les petites filles deviennent des objets de concupiscence immorale qu’il côtoie, du fait de ses amours avec la mère de la petite Marie ou de son amitié avec les parents de la petite Regia. Jamais il ne cède, mais immense est l’emprise de l’attirance qu’il éprouve.

« Notre désir ne fait pas de nous des coupables. » (p.147)

Ce n’est qu’au bout de plusieurs décennies qu’il revient en Italie pour punir son bourreau puis se dénoncer.

« A présent l’enfant de Bari a quarante ans. Il revient sur des traces de sang qu’aucun cyclone ne saurait effacer. Pas une de ses tentatives pour abolir le passé n’aura réussi à empêcher ce qui advient. Il n’a plus de prise sur celui qu’on a fait de lui. » (p.167)

S’ensuit un procès, bien évidemment : Benjamin est-il une victime ou un coupable ? Pourquoi n’est-il pas retourné retrouver directement sa mère et son frère lorsqu’il a pu échapper à son monstre ? Benjamin est un cas moral à part entière, et le lecteur de se retrouver lui-même juge de ce personnage de papier…

« Débrouiller mon crime a pris du temps, on m’a jaugé, on m’a cru et pas du tout, on m’a isolé, on m’a plaint, on m’a épluché, on m’a analysé, on m’a jugé sain d’esprit, traumatisé évidemment, névrosé certes, mais avec des circonstances atténuantes. » (p.187)


Unpur est un récit troublant et poétique malgré l’horreur de ce qui y est suggéré ou exprimé. Néanmoins, je n’ai pas vraiment apprécié ma lecture. Ou du moins, j’ai eu du mal à entrer pleinement dans le récit. Pourtant, la narration menée à la première personne à travers la voix de Benjamin devrait susciter une certaine empathie, notamment lorsque l’enfant est la victime de son bourreau. Mais non, je n’ai pas réussi à me sentir ferrée par le roman.

Je ne peux que reconnaître la poésie qui émane de nombreuses pages, malgré les passages glaçants que vous devinerez. Une poésie charmante et touchante lorsque l’amour entre Julien, Benjamin et Clarice est évoqué ; une poésie apaisante lorsque Benjamin devenu adulte contemple les paysages exotiques du Mexique.

Si je dois émettre une hypothèse sur ce qui m’a empêchée de m’enthousiasmer, c’est peut-être la retenue, omniprésente tout du long, et qui fait que l’on touche du doigt l’osmose familiale avant qu’elle ne soit détruite, que l’on affleure l’ineffable sans jamais le nommer vraiment, que l’on ressent l’extrême tension des pulsions de Benjamin et que, au final, on est toujours « au bord / sur le point » de quelque chose. Peut-être suis-je exceptionnellement plus confuse que d’ordinaire, mais j’espère que vous aurez saisi ce que je tente d’exprimer.

Il n’en demeure pas moins qu’Unpur est un roman coup de poing, qu’il convient de découvrir pour l’audace du thème et la très jolie plume d’Isabelle Desesquelles.

« Il n’y a plus d’enfance en moi. » (p.76)


Unpur, Isabelle DESESQUELLES, éditions Belfond, 2019, 221 pages, 18€.

6 commentaires sur “« Unpur », Isabelle Desesquelles : « undélébile » et « undicible » (#rentréelittéraire2019)

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  1. Oh là là, ce sujet me semble assez violent pour la maman que je suis… ta critique m’apporte suffisamment d’éléments pour que je décide de ne pas lire cet ouvrage même s’il contient des passages poétiques. Merci pour ton partage !

    Aimé par 1 personne

      1. Non, pas encore… J’ai peur de ne pas être réceptive et en même temps la dualité hommes / femmes m’intéresse. Tu me diras ce que tu en as pensé, histoire de me mettre l’eau à la bouche ?!

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